26 octobre 2009
4 spectacles génériques
."Cycle"C'est une pièce très courte (25 minutes), mais d'une densité remarquable, que l’Ensemble Théâtral d’Aubervilliers nous a proposée hier soir aux Laboratoires. Si l’on précise que la rencontre avec le public a duré deux fois le temps de la pièce elle-même, on donnera peut-être une idée de la richesse et de la complexité de ce travail, qui emprunte aussi bien au théâtre qu’à la musique et à la danse les plus contemporaines.
Dans une certaine mesure,
Cycle pourrait être qualifié de "théâtre musical", quoique pas au sens où on l'entend habituellement. Quelqu'un dans le public a dit : "Du théâtre musical, mais très ordinaire", voulant sans doute signifier par là que rien dans cette pièce ne semble formel ou forcé, mais que le sentiment qu'elle provoque est plutôt mélangé : l'impression d'une grande évidence, comme d’un discours spontané ou improvisé, et en même temps d’une grande complexité, "comme si L’Homme sans qualités était condensé en 25 minutes" (dixit le même spectateur).
De fait, les quatre interprètes (Viviana Moin, Judith Cahen, Amaia Urra, Jeanne Revel) ont expliqué que tout dans le spectacle se trouve très précisément écrit, exception faite d'un encart central de 26 secondes où il y a une marge d'indécidable (le moment des applaudissements, par exemple, n'avait pas été décidé à l'avance). La partition vocale a été composée collectivement à partir de "chutes", c'est-à-dire de moments parlés que normalement on ne garderait pas au montage : hésitations, respirations, chevilles, répétitions… Ces chutes jouent un rôle d’ordre "métonymique" : quand elles sont bien choisies, elles tiennent lieu de pans entiers de discours. Aucune chute n'étant utilisé deux fois, leur unicité charge le présent “d'une tension quasi-explosive”, ouvrant en même temps “une part d'invisible et d'imperceptible” qui traverse les autres niveaux de la performance.
Les gestes et le discours suivent deux partitions parallèles, l'écriture de la chorégraphie s'étant faite selon des logiques analogues à l'écriture de la partition sonore, quoique les deux niveaux n'entretiennent aucun rapport. Le jeu de mains, par exemple, s'est inspiré d'observations de la gestuelle d'enfants en cour de récréation, et notamment de tous les moments vacants où les enfants ne savent pas bien quoi faire de leur corps. Quant à la présence d'un chef d’orchestre (Pascal Queneau), très remarquable du fait de son costume jaune et de sa position de dos à l’avant-scène, elle n’est en rien décorative mais a pour fonction de “spatialiser” les sons émis par les quatre performeuses.
A certains spectateurs ayant posé la question du naturalisme, les artistes ont répondu par la notion de "méta-naturalisme", Viviana Moin avançant même le concept de "bi-naturalisme", lequel met en jeu des situations de "bilinguisme culturel", c'est-à-dire des signes (sons ou gestes) qui n'ont pas le même sens selon la culture : par exemple, un haussement d'épaules en Uruguay n'a pas exactement la même signification qu'en Islande. Il a aussi été question du recyclage à l'œuvre dans ce travail (d'où le titre), puisqu’il s’agit littéralement de récupérer et de trier des chutes de parole et de mouvement, de “redonner vie au rebut”, de “produire l’énergie du spectacle en laissant fermenter les résidus”. Une démarche "écologique" à laquelle le public albertivillarien n’était certes pas habitué, mais qu’il a tenu à encourager de ses applaudissements les plus chaleureux.
(d'après le Générique du 20 mars 2009)
"Cosi Fan Tutte"Chaque saison voit resurgir un nouvel épisode de l'antique querelle opposant les amateurs d'opéras aux metteurs en scène d'avant-garde, les seconds se voyant régulièrement reprocher par les premiers la liberté, la fantaisie, voire la désinvolture avec laquelle ils traitent le livret original.
La première, mardi dernier, de la nouvelle production de l’Opéra Bastille, un
Cosi Fan Tutte mis en scène par Judith Cahen, a montré une fois de plus l’étendue de ce différend, si l'on en juge par la véhémence des réactions du public dont des pans entiers ont très bruyamment quitté la salle dès les premières minutes du spectacle. La traditionnelle rencontre après la représentation, animée par un Frédéric Danos complètement débordé, a pris la forme d’un affrontement en règle entre partisans et détracteurs du spectacle, et n’a guère servi qu'à creuser un peu plus le fossé d'incompréhension qui sépare les deux camps.
Pourtant, s’il est évident que cette version de
Cosi Fan Tutte n'a rien pour apaiser le débat, elle permettra peut-être d’en redéfinir les enjeux. En effet, la distance entre la musique et la mise en scène est ici poussée à son point de rupture, celui d'une stricte séparation entre le plan sonore et le plan visuel : tandis que la direction musicale, sous la baguette inspirée de Nicolas Couturier, respecte rigoureusement la partition de Mozart, la mise en scène de Judith Cahen déploie un nouvel argument complètement autonome. Cette prouesse est rendue possible grâce au très subtil parti tiré du procédé des surtitres : ils n'ont plus la fonction de traduire ce qui est chanté, mais ils proposent des dialogues originaux de Constantin Alexandrakis, lesquels du livret de Da Ponte ne conservent que la structure. A ce compte, la mise en scène peut s'émanciper entièrement des marivaudages auxquels cette partition nous avait habitués, pour nous narrer la trajectoire très contemporaine de quatre amis tentant de percer à Broadway dans la carrière de chanteur, et qui seront détournés de leurs rêves par le doute, l'adversité, la jalousie, et finalement la mort.
Il est étonnant de voir à quel point le stratagème fonctionne : comme la rencontre d’après-spectacle l'a fait apparaître, un spectateur aveugle n'y entend rien d'autre que "son"
Cosi Fan Tutte ; un spectateur sourd, quant à lui, peut assister à un drame psychologique que ne renierait pas un Minelli. Quant à celui qui a tous ses yeux et toutes ses oreilles, s’il ne hurle pas au scandale, il a le loisir de s'enchanter de tout ce que cette merveilleuse musique peut nous dire de neuf, et peut applaudir l'ironie subtile avec laquelle la mise en scène joue des situations auto-référentielles, ne cédant jamais à la parodie non plus qu’à l’absurde, et exploite toutes les richesses de la partition pour nous faire partager des destins qui nous touchent peut-être plus profondément que ne l'ont jamais fait les péripéties de Fiordiligi, Dorabella, Ferrando et Guglielmo.
(d'après le Générique du 27 mars 2009)
"Complete Works"Le public du Théâtre de la Ville a vivement regretté, hier soir, lors de la discussion d'après-spectacle, l'absence de Romain Duprat, retenu à Berlin par les répétitions du nouveau spectacle qu'il prépare pour le prochain festival d'Avignon, dont il sera l'artiste associé. Privés de leur chorégraphe-star, les cinq danseurs de
Complete Works ont quelque peu peiné à justifier des parti-pris dramaturgiques et esthétiques qui, aux yeux des quelques dizaines de spectateurs restés au terme des trois heures trente de spectacle, ont paru au mieux énigmatiques, au pire arbitraires et tape-à-l'œil.
Il faut reconnaître que, présenté comme un spectacle sur le travail (d'où son titre),
Complete Works semble plutôt une compilation de clichés auxquels "l'enfant terrible de la chorégraphie francaise" n'avait pas vraiment habitué ses fans. La composition d'images (ou de "visions", pour reprendre le vocabulaire de la feuille de salle) que nous avons pu contempler hier semblait en effet quelque peu hasardeuse, dans un genre intuitif "très vingtième siècle", pour reprendre les mots d'un spectateur. En vrac : un homme transpire dans un sac poubelle pendant qu'un robot danse un long solo "sans espoir" ; une femme place sa tête dans un champ magnétique qui hérisse ses cheveux et forme une sphère parfaite autour de son visage, comme un genre d'auréole en 3D ; des slogans absurdes sont écrits en anglais sur des bouts de carton brandis à bout de bras ; un danseur perce un trou dans le sol tandis qu'un autre déplace un portique ; une danseuse se recouvre de moutarde, puis hurle sans conviction un poème interminable dans lequel il est question d'enfance et de révolte… Sans parler de l'errance scénique de trois Saint-Bernard à la symbolique aussi grossière qu'impénétrable.
A la légitime curiosité manifestée par les spectateurs sur les raisons ayant présidé à de tels choix, les danseurs n'ont su répondre que par de vagues soupirs, des explications très générales ayant à voir avec "la sensibilité de Romain [Duprat]", ainsi que des considérations d'ordre méta-dramaturgique du type "Romain avait envie d'hétérogénéité", "Romain souhaitait surprendre son public", “Romain voulait une pièce longue”, ou "Romain aime la rupture"... Autant dire que ces réponses n'ont pas été jugées satisfaisantes par l'assistance, dont une bonne partie a quitté la salle avant la fin de la rencontre.
Pour couronner le tout, une polémique a envenimé la soirée, un spectateur s'étant ému que l'idée de la scène liminaire (un danseur s'enflamme brutalement) ait été achetée pour une poignée d'euros à un artiste-performeur désargenté. Si l'anecdote est véridique, ce genre de pratique impérialiste en dit long sur la créativité d'un artiste aujourd'hui au sommet de sa carrière (il vient d'être nommé directeur du CCN de Belfort), mais dont les audaces formelles et conceptuelles semblent définitivement derrière lui.
(d'après le Générique du 4 avril 2009)
"La Bataille"Ayant élu domicile, pour la troisième année consécutive, au cœur des magnifiques ruines antiques du site archéologique, le festival TSA (théâtre semi-amateur) de Cholet tient, une fois de plus, toutes ses promesses. Après les acrobaties du Groupe d’Intervention des Fantômes qui nous avait émerveillés le soir de l’ouverture, c’était hier soir le tour des élèves de première du lycée Saint-Exupéry, sous la houlette de leur professeur de français M. Olivier Nourisson, de nous présenter
La Bataille, un étonnant spectacle inspiré des Tragiques d’Agrippa d’Aubigné.
Comme il nous l'a été expliqué lors du débat qui a suivi cette première représentation, l’idée du spectacle est née d’un rapprochement entre le club de théâtre et le club de boxe du lycée choletais. Poussant la boxe vers le théâtre (par l’usage intensif qu’il fait de la parole) et déplaçant le théâtre vers la boxe (dont il garde la physicalité mais non la visée compétitive), le spectacle impressionne par son intelligence puissante et sa violence maîtrisée.
Les jeunes acteurs, vêtus de costumes imaginés par leur professeure d'arts plastiques (dont l’aspect le plus remarquable consiste en des sortes de “gouttières buccales” leur permettant de “cracher” le texte sans rien en perdre), marient diverses vitesses d'action et de diction produisant de prodigieux effets de réel, une manière de travailler sans cesse à l’étirement de tous les instants, en ralentissant les coups, les impacts, les impulsions et les chutes. A partir de ce corps-à-corps verbal continu qui prend place dans un ring composé d'une chaîne humaine en perpétuelle dilatation, se dessine progressivement un schéma guerrier qui ne va pas sans en effrayer certains, si l’on prête foi aux questions et aux commentaires qui se sont librement exprimés lors du débat -- certains spectateurs, parmi lesquels nombre de professionnels du théâtre et de l’éducation nationale, s'interrogeant sur la future réception du spectacle par les publics scolaires.
Quoi qu’il en soit, on ne peut qu’être épatés par l’énergie sportive qui se dégage des acteurs de ce projet (citons les tous : Amaia Urra, Lenio Kaklea, Joris Lacoste, Viviana Moin, Grégory Castéra, Constantin Alexandrakis). Applaudissons par ailleurs le choix pertinent d’un texte rare, l’intelligence des situations et l’acuité des métaphores : les Choletais garderont longtemps en mémoire la marionnette pathétique et désarticulée du chien, les séries infinies de sauts à la corde au milieu des meules de foin, ou encore les traînées de corps inertes au travers des gradins. De tels rapprochements entre les mondes du théâtre et du sport, nous ne pouvons qu’en souhaiter d’autres aussi féconds.
(d'après le Générique du 11 avril 2009)
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emx2 at 13:54
15 septembre 2009
En traduisant Hamlet
Me voilà seul. Oh quel minable je fais, quel rustre, quel vaurien ! Est-ce qu'il n'est pas monstrueux que cet acteur, là, dans juste une fiction, une passion imaginaire, puisse si bien plier son âme à son idée que tout son visage se mette d'un coup à pâlir du fait de son jeu, qu'il ait les larmes aux yeux, l'air égaré, la voix cassée, que tout son corps prenne ainsi la forme de son idée ? Et tout ça pour rien ! Pour Hécube ! Que représente Hécube à ses yeux, et lui aux yeux d'Hécube, pour qu'il pleure sur elle de cette façon ? Qu'est-ce qu'il ferait s'il avait les raisons de souffrir que j'ai ? Il inonderait la scène de ses larmes, il fendrait l'âme du public avec de terribles discours, il rendrait fou le coupable, il terroriserait l'innocent, il confondrait l'ignorant, il paralyserait les yeux et les oreilles !
Tandis que je suis là, moi, aussi ferme et bien trempé que de la boue, et je traîne et je rêvasse comme un jean-foutre, amorphe, absent à ma propre cause, incapable de dire le moindre mot. Rien pour venger un roi que l'on a dépouillé abominablement, dont on a pris jusqu'à la vie ! Est-ce que je suis un lâche ? Qui veut me traiter de raté ? Me défoncer le crâne ? M'arracher la barbe et me la jeter à la figure ? Me tordre le nez ? Me faire ravaler mon petit jeu jusqu'aux poumons ? Qui veut ? Hein ? Bon sang, allez-y, je prends tout. Il faut que j'aie l'estomac d'un pigeon, que je manque de ce fiel qui fait la rancune amère, car sinon j'aurais déjà engraissé tous les vautours du pays avec les tripes de ce porc. Ce salaud affreux et obscène ! Ce connard cynique, perfide, lubrique, ignoble ! Oh vengeance !
Quel bouffon je fais ! Est-ce qu'il n'est pas admirable que moi, le fils d'un père assassiné, poussé à me venger par l'enfer et le paradis, je me retrouve à vider mon cœur comme une pute, à déverser des injures comme la dernière des traînées ? Une pétasse !
Bon allez, ça suffit. Au boulot, ma cervelle ! J'ai entendu dire que des criminels qui assistaient à une pièce ont été, du simple fait de l'art théâtral, si violemment frappés dans leur âme qu'ils ont aussitôt avoué tous leurs méfaits. Le meurtre n'a peut-être pas de langue, mais il trouve pour parler des voix miraculeuses... Je vais demander à ces acteurs de jouer devant mon oncle une scène qui représentera le meurtre de mon père. J'observerai les réactions du roi. Je le scruterai de près. S'il sursaute, je saurai ce que j'ai à faire. Car il se peut que le fantôme que j'ai vu soit le diable. Et le diable a le pouvoir de prendre une forme séduisante... Peut-être qu'il profite de ma faiblesse et de ma mélancolie, du pouvoir qu'il a sur des esprits comme le mien, pour essayer de me damner ? Il me faut des preuves plus solides. Le théâtre est le piège où je prendrai la conscience du roi.
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emx2 at 12:32
02 juin 2009
Là où je suis
- Que vous inspire le sous-titre de l’exposition : « Là où je suis, n’existe pas » ?
Là où je suis n'existe pas tout seul. Il faut le fabriquer. Il faut l'inventer. Il faut le voir. Il faut le construire. Il faut l'habiter. Il faut le dire. Une araignée n'est pas une encyclopédie. Un livre d'images n'est pas une lampe-torche. Certaines fréquences sont mortelles. Danser est interdit dans les couloirs des tribunaux. Là où je suis n'existe pas tout fait. Personne n'attend personne. Là où je suis ne préexiste pas. Il faut le faire. Il faut le refaire. Encore et encore et toujours maintenant. Merci beaucoup.
Aujourd'hui dimanche 30 mai 2009, nous répétons
Parlement dans un genre de bunker à digicode caché sous le périphérique, rue de la Clôture à Paris. Au dehors : le soleil de midi, la rue défoncée, les vigiles en costume orange avec leur chien, un vieux chapiteau de cirque, des herbes folles partout et les cheveux décolorés des prostituées dans leur camion garé le long du trottoir, certaines à la place du conducteur comme des chauffeurs de poids-lourds, d'autres affalées sur un matelas que l'on aperçoit par la porte latérale ouverte, ou assises sur un pliant à l'ombre du pilier du pont (il est habité). Un auto-radio joue très bas une sorte de pop arabe. On se salue, on se sourit.
Là où je suis n'existe pas encore. Nous y travaillons.
(réponse à une question de Christian Bernard pour le Printemps de Septembre 2009)
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emx2 at 14:03
18 mai 2009
Quand tu n’as personne personne, quand tu n’as personne personne, personne ne peut, ne peut te voir, ne peut te heurter. Quand tu n’as personne personne, personne ne peut, ne peut te heurter, te faire du mal, te donner, te faire de la peur, te provoquer. Dans les coins, dans la lumière, il y a de la lumière bonne dans les coins, de la lumière bonne pour toi, de la bonne lumière pour toi par derrière, dans les coins, par derrière dans les coins il y a une chose, une affreuse chose, une terrible chose, une bête noire, une bonne bête noire pour toi. Vas-tu me regretter, serai-je en moins pour toi quand je brûle, vas-tu me cacher dans une longueur, dans une largeur de ta vue, cela fait longtemps que je sens, dans une longueur, d’être dans une largeur de ta vue, vas-tu me cacher ce serait, vois-tu, ce serait une sorte de, ce serait une sorte de faveur si tu, si tu étais aveugle ce serait une sorte de faveur. Quand tu n’as personne personne, quand tu n’as personne, quand tu n’as personne personne, personne ne peut, ne peut te heurter, te fouetter, te faire du mal, personne, te fatiguer, te faire des problèmes. Il y a des trous tout autour, il y a des trous tout autour et tu manques, tu me manqueras quand je tourne, tout autour il y a des trous d'absence quand je tourne, tu me manqueras dans les trous quand je te tourne. Vas-tu me regretter, serai-je en moins pour toi quand je brûle, vas-tu me cacher dans ta largeur, ce serait une sorte de, tu n’as personne et personne ne peut, ne pourrait, ne peut te heurter, te toucher, personne ne peut te faire, te fatiguer, te faire vibrer, te donner du mal, personne d’autre pas moi, non plus de, pas moi plus non de, non pas plus de moi, pas non de moi plus, de pas non plus moi, même toi, même toi quand je tourne, pas plus de moi non.
(d'après Palace Brothers)
. Stéphanie Béghain, voix
. Sylvain Chauveau, guitare
. Joris Lacoste, mélodica et kazou
. Jean-Jacques Palix, guitare
Enregistré au Théâtre Garonne, Toulouse, en mars 2004
(pour écouter la chanson, cliquez sur le titre)
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emx2 at 11:33
24 mars 2009
Au musée du sommeil
Le Musée du sommeil est un événement imaginaire qui s'est tenu du 9 au 18 février 2009 à la Maison Rouge à Paris. Sept personnes, organisateurs, architectes, artistes, employés ou visiteurs, nous racontent leur expérience. On les suit dans les différentes salles du musée : ils visitent des espaces qui sont autant de stations ; ils rencontrent des amis, des gens remarquables, des créatures masquées ; ils sont acteurs ou témoins de scènes étonnantes. C'est comme une exposition d'art contemporain qui pourrait être une usine qui serait une foire qui ressemblerait à une fête qui finirait en incendie. C'est un rêve qui est une histoire vraie ; c'est le documentaire d'une fiction vécue : le crime parfait.
Enregistré dans la Suite de la Maison Rouge en février 2009. Diffusion sur France Culture le 29 mars 2009 à 22h10 dans l'Atelier de Création Radiophonique.
La pièce est disponible en libre écoute ici.
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emx2 at 18:40
28 février 2009
Choses qui tapées dans Google mènent à ce blog
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emx2 at 10:10
23 janvier 2009
Homonyme
Joris Lacoste a 15 ans. Joris Lacoste va au lycée Pierre-Paul Riquet de Toulouse. Joris Lacoste a parfois un genre de coiffure tecktonik avec une petite crête et beaucoup de gel. Joris Lacoste a 94 amis sur FaceBook. Joris Lacoste est intéressé par les femmes mais est en relation avec un garçon qui s’appelle Yassir. Les copains de Joris Lacoste s’appellent Bario, Yoan, Micas, Aguu, Maxime. Joris Lacoste et ses copains s’enlacent ou tirent la langue ou se lèchent la joue. Joris Lacoste aime le rugby, le Ricard, les motos, le film
American History X. Joris Lacoste a un physique de rugbyman avec un nez un peu ingrat. Joris Lacoste joue à la Xbox. Joris Lacoste est en vacances en Espagne. Joris Lacoste pose avec une cravate rose. Joris Lacoste fait le signe ready avec deux doigts seulement. Joris Lacoste tient le menton de sa copine Pauline. Joris Lacoste a un t-shirt à lys roses qui fait honte à sa sœur.
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emx2 at 12:27
01 janvier 2009
Tandis que j'actualise
Pardon pour l'interruption de ces dernières semaines — vidange, comme à la piscine —, et merci pour les protestations. Pour ceux que ça intéresse, le travail réalisé à ce jour + les projets en cours sont présentés
ici. Une bonne année à tous.
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emx2 at 23:19
29 décembre 2008
L'art
Il y a des activités. Marcher est une activité. Construire est une activité. Jouer est une activité. Discuter, raconter, plaider sont des activités. Ecrire est une activité. Documenter est une activité. Se mouvoir est une activité. Se montrer est une activité. Faire des sons est une activité. Faire des images est une activité. Faire du vélo est une activité. Il y a beaucoup d'activités possibles.
N'importe quelle activité peut être vivante. Une activité vivante est une activité qui se transforme et se réinvente sans cesse. Une activité qui se réinvente est une activité qui crée toujours de nouvelles manières d'être pratiquée. Une activité vivante est une activité qui augmente la liberté de celui qui la pratique.
Il arrive qu'une activité vivante produise un résultat qui est mis en partage. C'est une œuvre. La rencontre avec une œuvre est une expérience sensible. La rencontre avec une œuvre est une occasion de produire du sens.
Chacun peut produire du sens à partir d'une œuvre. Le sens ne préexiste pas. Le sens se produit dans la rencontre. Le sens est vivant. Une œuvre est une occasion de produire des significations vivantes qui ne préexistent pas. Une signification vivante est une manière renouvelée de percevoir et donc d'agir. Une signification vivante augmente la liberté de celui qui la produit.
Il se peut ainsi qu'une activité vivante produise une œuvre qui soit l'occasion de significations vivantes. C'est l'art. L'art est une augmentation de liberté qui peut donner lieu à d'autres augmentations de liberté. L'œuvre d'art est le lieu de cette possibilité. Une augmentation de liberté signifie une plus grande capacité d'agir. L'art est un dispositif qui élargit l'action.
(texte rédigé pour le Journal 2008 des Laboratoires d'Aubervilliers)
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emx2 at 11:29
10 décembre 2008
Ne vois-tu pas que je brûle ?
On était de l'autre côté, douze ou treize dans la cent seizième, une boutique donnant sur la rue, loin des cars assignés aux églises officielles, renégats peut-être de celle-ci mais sans les souvenirs tristes de celle-là, pas de main qu'on te serre dans l'angoisse, une ferveur plus à nu, en langues, sauts sur place, frénésie, bave essuyée au sopalin : il faut trembler, tu vois, il faut secouer son coude, il faut ouvrir la poitrine, il faut le laisser sortir, il faut le laisser vivre : gloire, gloire, gloire, gloire, gloire, gloire, gloire, gloire, gloire, gloire, gloire, amour, amour, amour.
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emx2 at 12:50
28 novembre 2008
Le monologue de Chien
A ce moment, normalement, je suis debout sur une enceinte. Tout autour de moi il y a d'autres enceintes, des retours, des coffres, des câbles, des boîtes. A l'arrière il y a des échelles, des passerelles, un écran, un trapèze, des éléments de figuration en polystyrène, des murs en contreplaqué, un podium, un piano droit, des radiateurs à huile. Quelque part des gens que je ne vois pas mais je les devine, je les soupçonne, je sais qu’ils sont là. Maintenant la lumière a changé. La lumière est plus crue. Tout bouge lentement, tout tremble, tout vibre au ralenti. C'est comme une fête sombre, sous-marine. On entend un bourdonnement, des respirations profondes répétées. Quelqu’un tape du pied pour donner le rythme. C’est un rythme lent. C’est un beau rythme. Il y a un micro, je suis debout sur une enceinte et je parle dans le micro. Je dis un genre de poème avec notamment les mots vivant, cause, ne, sortira, nous, ici, pour, et, personne. Je le répète comme ça dans le micro, assez fort, avec des jeux de variations et de permutations. Ma voix est comme trafiquée, ce n'est pas ma vraie voix. C’est une voix forcée. On me force la voix. Les mots qui sortent de ma bouche ne m’appartiennent pas. Je ne m’entends pas parler. La musique est trop forte, je ne m’entends pas parler.
À un moment j’ai six secondes. Il y a un signal, j’attends le signal, je compte en moi six secondes et je saute. Je suis debout sur une enceinte, je dois sauter, j’attends le signal, le signal arrive, je compte en moi six secondes et je saute. Réception silencieuse accroupie, mains au sol, double coup d'œil droite-gauche et tout de suite j’enchaîne des allées-venues à l’avant-scène, comme ça, je me déplace à grands pas d’un côté l’autre sur un axe Paris-Moscou, une douzaine de fois. C’est assez rapide. C’est plus ou moins menaçant. C’est comme un échauffement. Je sais que tout peut arriver : je me prépare, je travaille, j’observe, je suis prêt pour le combat. Je transpose tout au présent. Je voudrais passer à la phase supérieure.
Quand la lumière descend, je m'enfonce dans le décor par Nanterre. Je traverse les tranchées, je contourne les enceintes, je baisse la tête, je joue des angles droits, je teste des résistances, j'anticipe des assauts. À certains moments j'ai des mouvements précis et compliqués à faire, des gestes coupants, des glissements interminables, des dissolutions verticales, de vrais sursauts synchronisés. Je les fais. Je sais les faire. J'avance en profondeur, je vais vers Helsinki. J'ai l’impression de traverser des scènes qui sont des espaces en deux dimensions. Sur les côtés je distingue des présences massives, des mouvements suspects, des accélérations soudaines, des accents très démonstratifs. Je ne comprends pas bien ce qui se passe. C’est trop sombre. C’est trop bruyant.
Je me cache un moment à Nanterre derrière le premier bloc. Je me glisse discrètement entre les deux tours, je ne cours pas, j'avance de profil prudemment. A Saint-Etienne je recroise le garçon avec le casque. Il est étendu face contre terre. Il commence des sortes de convulsions calmes, congelées, que je ne comprends pas. Je n'interviens pas. Je passe par dessus et je me retire derrière le monolithe.
Derrière le monolithe, c'est Nairobi. Je retrouve une cellule d'acteurs du mouvement. Ils sont calmes, intelligents, armés. Ils me disent que l’action est imminente, est imprévisible, est préparée. Leur pouls est tranquille, leur respiration juste, leur langage mesuré. Ils me posent des questions sur la situation au dehors. Ils me donnent des horaires, des conseils, des mots de passe, des choses à faire. A un moment j'ai 25 secondes pour aller de Nairobi à Atlanta. Je me concentre. A Atlanta, je sais qu'il y a un petit mur tapissé de mousse à picots. Je visualise le petit mur. Je rampe de Nairobi à Atlanta en 25 secondes.
Maintenant je suis caché à Atlanta. Je reste assis un moment adossé au petit mur, je reprends mon souffle. J'entends une sorte de rythme binaire, bizarrement syncopé. De l'autre côté du petit mur, il y a une chanteuse sur un podium, une vraie chanteuse, une chanteuse professionnelle. Elle commence une chanson qui parle de partage et de pénétration. C'est une belle chanson. Le son est un peu compressé, on dirait du japonais. C'est fragile. C'est fervent. En fait c’est une boucle qui continue comme ça pendant un temps avec des variantes et des longueurs, puis qui finit sans brutalité.
Quand la musique s’arrête, je saute à pieds joints sur le petit mur, puis du petit mur d'un bond sur l'enceinte, puis de l'enceinte d'un bond sur la première tour, puis de la première tour d'un bond sur la passerelle. J'emprunte prudemment la passerelle. Je sais où je suis. A ma droite il y a l'écran pour la vidéo. A ma gauche il y a le podium avec la chanteuse. Je respire. Je sens passer un vent nouveau. Il y a dans l’air comme une hésitation, une suspension, le mouvement brusque d’un effroi. Je ne comprends pas tout. J'ai peut-être raté quelque chose.
Soudain un pressentiment : je me retourne et je vois les animaux. Les animaux sont partout. Les animaux sont des animaux sont de belles bêtes : brutales, bien imitées, avec des armes de combat, des instincts très sûrs, des cris caractéristiques, des capacités de nuisance programmées. C'est une danse que je ne connais pas, une sorte de locking bizarre, presque un stroboscope corporel. Une science de l'intrication. Un genre de taï-chi très méchant. Ca fait comme une bataille féroce, mais au ralenti. Un affrontement violent de tous côtés dans le noir. A Moscou il y a un danseur empêché, ou attaché, ou garrotté, ou détenu, qui s’acharne, s’étire, se débat toujours avec le même geste vif, précis, sonore. Il donne rythmiquement des coups de coude dans le vide, devient une abstraction musicale, délire, déclenche des clameurs. Un autre à Saint-Etienne se tient la tête et soudain s’effondre au sol, ses jambes patinent dans le vide et lancent comme une rotation d'hélice, un mouvement connu sous le nom de Crazy Rotor. C’est très effrayant.
Je jette mon corps dans la bataille. Je plonge au milieu, je me glisse entre des silhouettes furtives, je passe furtivement dans les tranchées, je donne des coups, je marque des points, j’enchaîne, chassés-croisés, coups de pieds retournés à hauteur de cible. Je me défends comme je peux : moins bien que certains mais mieux que beaucoup. Il faut : viser les yeux, couper la respiration, brouiller le visage, écraser les doigts, exploser les oreilles, briser les reins, tordre les tendons, disloquer les articulations, casser les coudes et troubler le système nerveux. Avec le temps je maîtrise de mieux en mieux.
A un moment je suis pour ainsi dire kidnappé. Je bute contre quelqu'un tapi dans l'ombre à Zagreb. D'un coup je sens ses bras qui ceinturent mes jambes, je suis violemment plaquée au sol à plat ventre, je ne peux plus bouger. Il y a sur mon corps un corps qui m'écrase et m'empêche de respirer. Mon ravisseur est imposant. Il est nerveux. Il a un accent étranger. Il sent le déodorant. Il me donne des instructions à voix basse. On commence une sorte de rite complexe, on se roule l’un sur l’autre, c’est écrit, c’est un jeu de poids et d’échanges, contacts et séparations, tensions alternées avec des relaxes et des retournements. Il faut détendre la nuque, laisser porter le poids, lâcher des résistances ou des pudeurs. Je le fais, je sais le faire, je l’ai déjà fait, souvent. Soulèvement du bassin, rétroversion du coccyx, expiration. Plié. Cassé. Jeté. Le mouvement ne vient pas des muscles mais des intentions. La souplesse n’est en fait qu’une question de coordination : il suffit de penser à autre chose, par exemple à X ou à Y, et le geste se fait tout seul, le mouvement se développe tout seul. On continue comme ça l’un sur l’autre entre Zagreb et Moscou, il me dit toujours “lâche”, “lâche”, mais je ne sais jamais si c’est le verbe ou l’adjectif : alors j'essaie d’être à la fois plus brave et plus détendu.
Au bout d'un temps interminable, il m’ordonne de fermer les yeux et de rester là sans bouger. Il faut que je compte 540 secondes avant de me relever. Je dis OK. Je ferme les yeux. Je le sens qui s'échappe en courant vers Barcelone. Je ne bouge pas. Je compte 540 secondes.
(...)
J'ouvre les yeux. Je suis seul à Zagreb, tout est confus, je me relève en tremblant. Vers Stuttgart les affrontements se poursuivent, la puanteur augmente toujours mais elle est passée à un autre niveau de perception. Le gaz a rempli tout l'espace. Le gaz a tout transformé : c'est du Ruggismoke n° 5, du Minimist Aerosol Long Lasting, du Hazer Fluid, du Neutron XS, ou bien c'est un gaz dont la composition doit rester secrète, un incapacitant puissant dérivé du Fentanyl. On entend partout des cris, des pleurs, des insultes en langue étrangère.
A un moment je te vois : tu es pris dans un combat difficile avec deux figurants, une sorte de jerk, c'est un jeu de secousses et de pleurs, tu ne t’en tires que grâce à ta très grande supériorité technique. A un autre moment tu es assis à une table, tu reprends ton souffle, tu parles tout seul. Je vais te voir mais tu ne me reconnais pas. Tu me parles bizarrement comme si tu récitais un texte. Tu me dis que la fatigue commence à se faire sentir ; que tu ne sais pas combien de temps encore tu vas pouvoir tenir dans ces conditions ; que normalement c’est plus facile, qu’il n’y a pas tant de problèmes et de complications. Tu m’expliques quelque chose à propos de la coordination des gestes. Tu me reparles des animaux. Tu me donnes un conseil important, des encouragements de forme, deux ou trois exemples de transitions. Je t’écoute et je comprends qu’il ne faut rien répondre. Je ne réponds rien.
À un autre moment on me tire dessus. Je ne sais pas d’où ça vient, je suis au milieu et je sais qu’on me tire dessus. Je réponds. J'ai un AK-47, un Glock 19, un lance-roquette, deux sabres Daïcho. Je ne sais pas m’en servir. Je tire dans un mur. Je marche sur le côté. Je tire dans un mur. Je m'arrête. Je tremble. Je m'avance. Je lève la tête. Je cours. Je monte des marches. Je vois une porte. La porte s'ouvre. Un dédale de couloirs. Des souterrains. Les tirs ne cessent pas mais passent en arrière-plan, les détonations sont plus sourdes, comme capitonnées. J'entends des pas derrière moi dans l'obscurité. Je croise de plus en plus de gens que je ne connais pas, des animaux inconnus, des femmes masquées, de jeunes soldats blessés. Peu importe la précision des gestes à ce moment, je ne m’occupe plus que de couvrir les déplacements du côté le plus sombre. Je pivote dans un sens. Je pivote dans l'autre sens. Je suis caché derrière un poteau. J'avance accroupi. Je cours. Je monte des marches. Je regarde sur des écrans. Il y a des caisses par terre. Je respire profondément. Je tire dans un mur. Je tire dans un mur. Je tire dans un mur. Je tire dans un mur. Je tire dans un mur. Il y a un blessé dans un coin vers Moscou, ce n’est pas toi, il est couché sur le ventre, il ne parvient pas à se redresser. On dirait qu’il fait des pompes, son buste se soulève à la force de ses bras mais son bassin, mais ses jambes ne bougent pas, ne peuvent pas bouger, restent cloués au sol. Au bout d’un long moment il abandonne, il n’en peut plus, il est à bout. Il est abattu d’une balle dans la tête.
À la fin il reste encore quelques cris isolés comme des tirs mais peu à peu c’est le bruit de fond qui reprend le dessus, le sol qui ne cesse pas de trembler, une turbine, un ébranlement de machines et de poulies. Parfois juste comme un début de crise, un cri aigu, un mouvement interrompu, deux ou trois fois. Puis rien pendant plusieurs jours. On attend. On voudrait faire un geste. Ce n’est pas possible. On voudrait bouger, faire un tour, s’approcher, dire un mot. Tout est noir, tout est beaucoup trop obscur, beaucoup trop saturé. Il y a trop de bruits parasites, trop de distractions. Ce ne sera pas pour cette fois.
(...)
A un autre moment je suis debout sur une hauteur, je contemple le paysage de nuit : c’est un beau paysage de nuit. Il y a des gens, beaucoup de gens. Les gens me regardent. Je regarde les gens. Ils ne soupçonnent rien. Ils n’ont pas peur de moi. Ils ne savent pas ce que je fais ici. Ils ne savent pas ce que je suis, ce que je supporte, de quoi je suis capable. Ils apparaissent et ils disparaissent, ils ne font rien d’autre. Ils apparaissent, ils disparaissent, ils réapparaissent, ils redisparaissent : c’est moi qui le fais depuis ma hauteur. Je sais le faire. Je les fais clignoter. Ils clignotent. C’est moi qui les fais disparaître. Je ne bouge pas, je ne dis rien, j’attends. Je respire. On entend le souffle de ma respiration : c’est un beau souffle. C’est un souffle un peu léger. Je ne bouge pas. Je n’ai pas peur. Je respire, c’est tout. Je tremble un peu, c’est tout.
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emx2 at 09:46
19 septembre 2008
Galop
"Si seulement on était un Indien, tout de suite prêt, et qu'incliné en l'air sur son cheval lancé on frémissait sans cesse brièvement sur le sol frémissant, jusqu'à abandonner les éperons, car il n'y avait pas d'éperons, jusqu'à jeter les rênes, car il n'y avait pas de rênes, et qu'on voyait à peine le pays devant soi comme une lande tondue à ras, déjà sans encolure ni tête de cheval."
F. Kafka, Désir de devenir un Indien
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emx2 at 22:53
01 mai 2008
Notre Prince
Nous voulons aujourd’hui parler de Notre Prince, parce que sinon d’autres en parleront ailleurs et moins bien. Notre Prince est un prince comme on imagine, c’est-à-dire comme dans l’expression “grand prince” (en anglais : “
love symbol”). On l’appelle aussi parfois Compositeur à cause de la phrase “La musique savante manque à notre désir” : il fait partie de ceux qui, hier ou aujourd’hui, prédisent et préparent
d’étonnantes révolutions de l’amour. C’est pourquoi Notre Prince est légendaire, bien qu’il soit encore si jeune et mal connu ; mais déjà respecté de notre peuple pour sa douceur naturelle, sa beauté solaire, la perfection de ses manières, sa grandeur d’âme, ses largesses amoureuses. Nos femmes le chérissent, nos hommes le jalousent ou le convoitent, nos enfants imitent ses gestes devant la glace. Lui voudrait aimer chacun et se donner à tous.
Il est connu que Notre Prince est un garçon excessivement ouvert. Il conçoit des rêves érotiques d’une telle générosité que parfois ils l’anéantissent. La Révolution n’aura pas lieu, dit-il, tant que chacun ne sera pas capable de désirer n’importe qui. Aussi est-il conscient que sa beauté n’est pas un privilège, mais une responsabilité : il se doit à son peuple, il veut que son existence participe à la refondation morale de la nation. Son engagement dans cette voie a déjà fait l'objet de nombreux commentaires : on a décrit comment sa seule présence peut transformer une réunion de bureau en “fête des sens”, un dîner amical en “expérience intérieure”, un tour de scooter en “pure vibration lyrique”. Il paraît que sur son passage “des frissons parcourent les échines comme des décharges” ; partout se transporte avec lui quelque chose d’une idée non corrompue du bonheur.
En droit, chacun peut profiter de sa tendresse : il a ainsi aimé des adolescents gothiques, des sorcières borgnes, de très petites japonaises, des mères de famille, et même paraît-il des critiques d’art. Mais il fuit comme la peste toute la mesquinerie conjugale, il se détourne de la cohorte des possessifs, jaloux & contractants avec un genre de dégoût ontologique qui est un instinct de survie. Il se donne de préférence à ceux qui œuvrent à la transmutation des relations et à l’émancipation des processus de vie ; il va plutôt conforter les fous, les grands travailleurs solitaires, les activistes radicaux, certains jeunes artistes exceptionnels, des femmes historiques ou quelques monstres vraiment très intelligents. Aussi, il avoue un faible irrationnel pour les jeunes filles de bonne famille.
Notre Prince a le don de réaliser tous les désirs. Il suffit de penser très fort à lui pour recevoir aussitôt un SMS aussi charmant qu’un haïku ; de souhaiter qu’il soit là pour que soudain il apparaisse ; de contempler son t-shirt avec un soupçon de concupiscence pour qu’il le retire. Car Notre Prince ne refuse jamais rien : qu’on l’attrape, et il se laisse en riant embrasser et déshabiller, caresser le ventre et mordiller les oreilles ; il offre gentiment sa peau qui est douce et parfaite comme sont les peaux affinées par l’exercice physique et l'usage des savons exfoliants ; il prête volontiers sa bouche et tous ses autres attributs ; son corps est si pur qu’on ne peut le toucher sans rougir.
La nuit, il suffit de rêver de lui pour qu’il s’introduise en silence dans la maison endormie, se déshabille dans le noir et se glisse au creux du lit (autour de lui, flottant comme un nuage magnétique, l’émanation d’efforts physiques, amoureux ou guerriers) ; il suffit de l’embrasser de manière intelligible pour qu’il déchiffre la pulsion la moins avouable, et la réciproque aussitôt. Il a élevé le consentement à la dignité d'une éthique. Il se livre à tous les caprices avec un art qui tient moins de la docilité ou de l'abandon que de la vocation, du travail, de la recherche, de l'inspiration : une forme très réelle, c'est-à-dire construite, de désir. Si de vieilles dames expertes s’amusent à le tenir enfermé dans des cages souterraines, lui commandant de lécher leurs bottines ou de déflorer leur petite-fille, il s’exécute avec un empressement qui émeut. Quand une copine de classe lui offre à brûle-pourpoint de le sodomiser au gode-ceinture, il dit d’accord, et ils en font un film. Il déploie un génie étrange à tout rendre gracieux. Si un ogre un peu leste se met en tête de le brutaliser, il improvise des genres de comptines anglaises sur le rythme de la fessée : “
One for the master / One for the dame / And one for the little boy / Who lives down the lane…” ; puis se laisse étouffer par les bras puissants et semble transporté dans l’autre sexe. Une heure plus tard, il est peut-être en train de conduire à l’orgasme une étudiante espagnole renversée sur le matelas de sa chambre de bonne, la robe d’été retroussée jusqu’au cou, les jambes jetées par-dessus les épaules princières, les yeux on ne sait où, qui lui sourit.
Notre Prince est toujours plein de délicatesses et d’attentions ; il ne peut rendre visite sans apporter quelques cadeaux glanés sur son chemin : un jus de goyave, une crème hydratante, une poignée de fraises, un t-shirt imprimé, des fleurs ou des dragées. Il ne traverse pas une maison sans procéder à de petits arrangements aussi gentils qu’ingénieux : par exemple reclasser toute la bibliothèque selon un critère connu de lui seul ; ou bien donner l’exemple de subtiles chorégraphies domestiques rendant plus fluides et moins pesantes les tâches ménagères et les circulations. Plus communément il prépare le café, fait la vaisselle, étend le linge, coupe le bois, remplit le frigo de confitures, dispose des fleurs dans les vases, mais toujours d’une manière si délicate et discrète qu’elle en est presque invisible, et qu’on peut très bien ne rien remarquer du tout.
Car plus que tout Notre Prince aime servir. Il fait très bien l’assistant, le personal trainer, le physical coach, le secrétaire spécial, le collaborateur dévoué, l’adjoint multi-exerciseur, l’inséminateur naturel, l’auxiliaire sexuel, le répétiteur, le coiffeur privé, le garde-malade, le commis, le masseur, le conseiller en savons & textures, l’accompagnateur, le complice, le compagnon du cognac, le pourvoyeur de plaisirs. Notre Prince est un prince mais c'est aussi un garçon de ferme, un étudiant sérieux, un pianiste prodige, un libre danseur, un employé modèle (quoique très intermittent), un organisateur de soirées tactiles, un fondateur de fondations. Il sait jouer tous les rôles. Il est doué pour toutes sortes d’arts, de techniques et de sports, connaisseur sans être pédant, curieux de tout ce qui est, avec une préférence pour le noble, le grand, l’inconnu, le dangereux, le changeant.
Il aime bien les châteaux normands, avec ou sans seigneur, mais fréquente surtout les maisons lacustres et maritimes, les phalanstères, les HLM, les squats, les cellules de moines, les sous-locations. Souvent il s’endort mêlé à d’autres corps plus frêles ou plus forts que le sien, pris dans d’invraisemblables intrications de bras et de jambes qui semblent de la trigonométrie. Certains matins il se réveille dans des appartements somptueux dont il ne sait plus ni le quartier ni le propriétaire ; alors il se hisse sur les toits de zinc pour être plus près du soleil ; et quand les bateaux-mouches viennent à passer sous les fenêtres avec lenteur, il est le Prince blond que nos touristes saluent dans des exclamations aiguës et des transports d’extase.
On entend parfois des accents maternels qui s’inquiètent de voir Notre Prince toujours si libre et si démuni. Sans doute il n’a jamais d’argent, mais c’est comme s’il n’en avait pas besoin, tant tout lui est offert de bonne grâce partout où il va. Désire-t-il une parure spéciale ? Souhaite-t-il offrir à quelque demoiselle un présent hors de prix ? Il descend dans la ville et va bonnement se servir dans les boutiques du Faubourg Saint-Honoré : car sa grâce en fait aussi un voleur talentueux, que les vendeuses et vigiles saluent sans vouloir remarquer dans son dos les robes, les chemises, les vestons, les foulards, les manteaux, les flacons, les bijoux et les boîtes à chapeau.
Qui l’a connu de près sait que Notre Prince ne recule devant aucune aventure, même perdue d’avance. Dans l’épreuve il se révèle un combattant farouche ; il peut être sauvage, agressif et cruel. Il pratique la lutte libre et le free-fight. Il aime les corps-à-corps qui finissent à l’hôpital, et n’apprécie rien tant que de provoquer partout des bastons. C’est un aspect peu connu de sa personnalité, mais pas le moins attachant. Il arrive souvent que des maisons soient littéralement dévastées sur son passage. Récemment, il a mis à sac une boîte de nuit qui attentait à l’idée de la Danse. Parfois il peut faire peur : mais c’est qu’il redoute l'ennui plus que la vérité. S’il trouvait un genre de mort héroïque, personne ne serait surpris.
Ces temps-ci, beaucoup disent qu’il a changé, qu’il est déjà perdu. Mais nous ne devons pas le juger. Nous devons encore moins nous inquiéter pour lui. Notre Prince n’est pas perdu ; n’est pas pervers ; n’est pas manipulateur ; n’est pas manipulé ; n’est pas fragile ; n’est pas inconscient ; n’est pas naïf ; n’est pas fou. Notre Prince est un authentique explorateur, un brigand comme dans les
livres, un artiste de la faim, un héros de l’amour. S’il a connu ces derniers temps des doutes et des absences qui ont plongé certains dans l’angoisse et la déception, nous ne devons pas l’en blâmer mais plutôt encourager ses efforts et persévérer avec lui dans son Grand Dessein. Ses échecs au moins furent spectaculaires. Il s’accusait parfois si violemment que l’on en était effrayé : il maudissait son corps d’être imparfaitement polyvalent, il s’excusait au nom de ses penchants qui, c’est vrai, n’ont pas toujours toute l’envergure du réel. Puis il pleurait et disait qu’il lui fallait encore beaucoup travailler, que c’était un destin bien difficile que celui qu’il s’était choisi ; et il nous suppliait encore de pardonner ses faiblesses et toutes ses pudeurs. Parfois, d’une voix atroce qui le faisait trembler lui-même, il parlait de disparaître, ou de recommencer ailleurs, autrement. Il avait épuisé tous les recours ; les drogues même n’étaient plus assez grandes pour doper son projet.
Aujourd’hui, loin de nous, il espère un franchissement d’un autre ordre. Les raisons naturelles étant toutes décevantes, il veut s'en remettre à la voie magique, qui seule porte encore
la promesse d'un amour multiple et complexe. C’est une magie réaliste, paradoxale, éprouvée : il dit qu’il est prêt pour toutes heureuses expériences : un bonheur peut-être indicible, peut-être insupportable, mais qui ne lui fait pas peur. Il attend son Génie ; il croit savoir par quel art le faire apparaître.
Notre Prince n’est pas encore mort ; laissons-le vivre et n’essayons pas de le tirer à nous. Soyons assez humbles, assez amoureux, assez patients pour attendre avec lui, pour comprendre et pour vouloir avec lui, pour accompagner partout ses errances et ses surprises, ses métamorphoses et ses modulations, ses
bien, ses
d'accord et ses
oui.
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emx2 at 10:35
20 avril 2008
Choses qui tirent des larmes à coup sûr
- Les amis morts qui reviennent en rêve
- Le 2 juin 1910
- Les manifestations de gratitude, par exemple le moment où les joueurs viennent remercier leurs supporters à la fin du match
- Jeanne Added qui chante e.e. cummings
- Le filament de l'ampoule électrique
-
Le Lion de Kessel
- La
lettre du Chef Seattle au Président Pierce
- La perpétuation criminelle du
Sphex-
Strange Fruit dans la
version de 1951 - Le cri des buffles assoiffés en Guadeloupe
- La phrase : “
A partir d’aujourd’hui, je ne dirai plus rien que de très nécessaire.”
-
Morning Song- Les complaisances sexuelles
- L’odeur de l’ammoniaque
- Les occasions manquées
- La vie et la mort de Patrice Lumumba
- Les manifestations de solidarité, par exemple
ici- Kathleen Ferrier qui chante “Du liebst mich nicht”, avec le crachotement du disque qui fait comme un sanglot du Temps
- Un homme qui à l'annonce d'une affreuse nouvelle se tient des deux mains la bouche pour s'empêcher de hurler
- La constellation d’
Orion- La dernière phrase du Journal de Kafka : "
Quand je jette un coup d'oeil sur le passé, j'ignore absolument s'il y a eu des nuits, peux-tu concevoir cela, tout me paraît n'avoir été qu'un seul jour, et un jour où il n'y avait pas d'heures, pas même de changements de lumière."
- Les manifestations de courage, par exemple
ici ou même
là- Tes boucles abandonnées aux oiseaux du parc (l’image des oisillons se réchauffant à ta blondeur)
- Apprendre que l'on va mourir bientôt
- Les lettres de prison
-
Danyèl Waro- Les défaites politiques
- Les victoires politiques
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emx2 at 15:10
19 mars 2008
Messages noirs du bloc 102
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I. Défaut de reproduction sonore : une façon plus lente d’éclater
Hier nous avons pris une bonne raclée dans les basses-cours du régime, et ce pour toutes les exploitations ; on reconnaît maintenant, à gauche comme à droite, la validité de ces transformations pour tout ce qui compte à nos jours et au-delà, savoir : une vibration permanente ; le recul amoureux ; l'esprit d'un temps plus présent ; l’ombre sur la terre ; et toujours la révolution intérieure. Soyons sûrs que nous ne passerons pas les heures qui viennent en promesses et n’espérerons ni d’autres mots obscurs, ni plus d’un soupir de soulagement de la part de nos prêtres de la cohésion ! Pas de négociation, pas de conférence, aucun dialogue autour de la table : pour maintenant l’action satisfaisante s’exprime dans l’action vide comme toujours elle s’est exprimée ; peut-être le rire encore, si la force croît à proportion de l’inquiétude. Mais il y a certainement plus d’une lettre de là au dire dévoyé ; or nous n’en négligerons aucune.
II. Attente d’un plus pur coup de pied donné à la Fleur
Nous avons compris ceci : dans les événements qui nous affectent il ne sert à rien de nous montrer sous un jour éclairé, car de quelque côté que l’on se trouve la lumière passe à travers nous : ce n’est pas pour l’instant d’après que l’on choisit alors ses oripeaux, ses matières inflammables et ses toujours plus de difficultés. C’est avec un sentiment pur et impur, tout ce qu’il reste de passion prisonnière et de protestation. Car l’avenir ne viendra pas ; qu’il vienne et nous n’y serons plus : dégoût surpuissant, éveil sexuel, crainte superstitieuse, percée soudaine de l’intuition, ce ne sont pas les occasions de disparaître qui manquent ; ce seraient plutôt les sols et les pesanteurs, les passages et les métamorphoses d’en bas, patience et persistance, toute une mécanique d'accentuation qui ne demande qu'à se laisser huiler.
III. Du Pirate l’Utopie n’est jamais morte
Ce n’est pas nous qui l’en empêcherons, bien sûr, même si pour la patience nous dirons tout ce qu’on voudra : car alors ça ne comptera plus vraiment. Pour l’unité, nous trouverons le combustible où nous pourrons. Il y a encore des hésitations ; il y aura sans doute des ratés : ça va. Ce n’est pas la première fois que nous ferons face aux déjà-vus de l’Empire impersonnel (même si alors nous ne savions pas que nous étions). A l’époque on travaillait déjà sur l'échappement, l’unité remplie par le gang de Lisbonne et les Bandes Spéciales, qui par intermittence ont aussi joué au milieu des Années Tristes (les jeux sont une certaine façon de faire que vous finissez vers le haut avec le vrai). Invités à monter les affaiblisseurs pendant la session, on nous avait finalement offert de passer comme troisième dégagement de la constellation, ce que bien sûr nous avions décliné.
IV. C’est l’extrémité de Mille, mon Ami
Certains d’entre nous savent à quel compte traverser, pour les jours qui nous restent, l’étendue et la pensée : à dos de cheval si l’on peut dire, et pour ce qui nous occupe nous n’avons pas le cœur à plaisanter. A partir d’ici et jusqu’à nouvel ordre nous irons tous à califourchon sur cet espèce de trébuchement qui nous caractérise, la face blême pour moins de questions. Il n’y a aucun désespoir, je crois pouvoir le dire pour vous aussi : il n’y a pas d’espoir non plus, il n’y a que de l’action : la force est dans le tir, la force est dans le tir, la force est dans le tir. Sauvés de la honte par auto-amnistie générale, nous achetons maintenant la paix sociale à coup de messages noirs, fausses alertes, maladies positives, métaphores mourantes. Le dernier contrat possible est celui qui définit la perception même, un cordon invisible qui nous relie de fenêtre à fenêtre : monde que ce silence va tomber. Car il y a encore des règles, savez-vous ? Danser est illégal dans les couloirs des tribunaux.
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emx2 at 00:27
26 février 2008
Egalité (Touki Bouki)
La mer est la bouche de sa femme est la moto couchée sur le chemin est la vache sans cornes est la révolution des torses est l'étoile filante est l'argent volé est le nuage à forme de soupière est le corps traîné par terre est l'arpenteur dans le bosquet est le théâtre de marionnettes est l'hémorragie interne est le bateau à voiles est l'amour des images est la permanence des sexes est le rendez-vous manqué est le faux mendiant aveugle est le cube de savon de Marseille est l'accident de vélo est l’idiot de la famille est la boîte à chapeau est le crâne de l'ennemi est le grand rêve accablant est le nouveau cheval de course est le bleu du ciel est l'accouplement dans les dunes est le mouton égorgé est le bruit des vagues blanches est la roue arrière est la bonne drogue est le crime parfait est la poussière qu'on mange est l'immigré caché sous un pont est le soleil quand il faut se battre est le signe supérieur est l’adolescent dans la baignoire est ta main qui écrit à la craie est une suspension de particules est l'année de ma naissance est un beau hasard est un grand retour est une excellente question.
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emx2 at 10:11
20 février 2008
Pendant ce temps dans les centres de rétention
"Tout a commencé vers 23H30 suite à une provocation de la police. Nous étions devant la télé, il était 23h30. La police a éteint la télé sans rien dire, sans explication. On a demandé qu'il la rallume. Ils n'ont pas voulu. Le ton est monté très vite. Ils ont voulu prendre une personne pour la mettre en isolement. On a empêché la police de le prendre. Ils nous ont demandé de monter dans les chambres pour le comptage, on a refusé. Alors, ils sont revenus en nombre. Ils étaient plus de 50. Ils y avaient des CRS et des policiers. Ils nous ont séparé en deux groupes puis ils nous ont tabassés dans l'escalier, dans le couloir, dans les chambres. Je dirais qu'il y a cinq personnes blessées dont deux graves. L'un semble avoir le bras cassé, l'autre le nez cassé. Celui qui a le nez cassé, ils sont rentrés dans sa chambre et ils l'ont tabassé. Il y a plein de sang dans sa chambre et dans le couloir. L'infirmier est venu et il a dit qu'il ne pouvait rien faire et qu'il fallait appeler les pompiers. Les pompiers sont venus. Ils ont emporté cinq ou six personnes. Certains sont à l'hôpital, d'autres sont en isolement, on ne sait pas trop."
(Témoignage recueilli mardi 12 février 2008 à 01h25)
"Entre 3 h 30 et 4 h, ils sont venus nous fouiller. Ils nous ont tous sorti dehors. Certains n'ont pas eu le temps de s'habiller. On a attendu une demi-heure dans le froid. Pendant ce temps-là, ils ont fouillé les chambres. Puis, ils nous ont fouillé 10 par 10. Quand nous sommes rentrés dans les chambres, on a trouvé un Coran déchiré et piétiné. Des chargeurs de portables détruits, les fils coupés, des téléphones avaient disparu."
(Témoignage recueilli mardi 12 février 2008 à 11h)
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emx2 at 00:25
17 février 2008
Epilogue
Certains comportements conjuguent une extrême laideur d'âme avec une perfection d'effectuation qui les rend admirables dans leur abjection même : on ne peut s'empêcher de les applaudir et de les commenter, quel que soit le tort qu'ils nous fassent ou l'accablement qu'ils suscitent au fond de notre coeur.
Nous étions ainsi l'autre soir de retour à l'Institution Culturelle d'Etat pour assister à un spectacle où officiait l'un de nos amis animaux. Certains se rappellent sans doute que l'Institution Culturelle d'Etat, après nous avoir chaleureusement et longuement accueillis, aidés, accompagnés, payés, chouchoutés, nous avait finalement pour ainsi dire
jetés à la porte à l'issue de notre CDD, en raison d'un spectacle qui avait eu le tort de faire un peu débat — y compris apparemment au sein de l'Institution Culturelle d'Etat elle-même puisque nous avons appris récemment par un de nos contacts internes qu'elle (c'est-à-dire l'ICE) se trouva à notre départ traversée par une
crise profonde (ce sont les mots de notre contact interne)
ayant
divisé les services et installé
un climat de méfiance générale si délétère que les uns arrêtèrent de se parler, les autres entrèrent en dépression, démissionnèrent, partirent en congé sabbatique au bout du monde ou firent des enfants.
Toujours est-il que l'autre soir, de retour à l'Institution Culturelle d'Etat en qualité de simples spectateurs, nous descendions les escaliers menant au bar quand nous aperçûmes, au bas des mêmes escaliers, progressant silencieusement en direction inverse (c'est-à-dire montant vers nous), dans une solitude glaciale, toute droite sous son châle brodé, comme une éminence grise ou un Fantôme de l'Opéra, la Directrice adjointe de l'Institution Culturelle d'Etat. Les mêmes se rappellent peut-être qu'à l'époque du scandale la Directrice adjointe de l'Institution Culturelle d'Etat ne fut pas la dernière à nous plonger la tête sous l'eau : selon un autre contact interne elle (mais cette accusation est trop grave pour ne pas être mise au conditionnel) serait allée jusqu'à
dissuader un certain nombre de spectateurs de venir voir la pièce dont, entre parenthèses, elle-même n'aura jamais vue qu'une répétition, cette répétition lui ayant suffi pour décréter que le spectacle était une ignominie portant atteinte aux droits les plus fondamentaux de la Culture et méritant l'excommunication.
Il n'y avait personne sur l'escalier entre elle et nous : les lois de la conservation du mouvement, de la perception visuelle et de la politesse la plus élémentaire auraient donc dû conduire à ce que nous nous, respectivement, croisions, apercevions, saluions. Or, par d'étonnantes exceptions à ces pourtant puissantes lois, il n'en fut rien : la première seule fut observée. Car si en effet nous nous croisâmes bel et bien, il sembla cependant que la Directrice adjointe ne nous perçut pas du tout, et nous salua encore moins. A peine la vit-on d'un geste infime rajuster son châle comme pour conjurer un frisson. En gravissant les premières marches, son regard entreprit par la gauche un mouvement courbe de type impérial qui embrassa le panorama du grand hall de l'Institution Culturelle d'Etat et passa sur nos corps aussi impassiblement que s'ils fussent devenus invisibles et qu'elle voyait à travers. Puis, comme si son attention était détournée de nous par l'absorbante lecture de la plaque métallique à sa droite célébrant l'inauguration de l'Institution Culturelle d'Etat, la Directrice adjointe aligna son regard sur un axe qui lui tordait le cou obliquement, et donnait à sa démarche le maintien superbe d'une divinité égyptienne ou d'un spectre souffrant d'une crise aiguë de torticolis. Elle poursuivit ainsi sa lente ascension, n'offrant plus à notre vue que son oreille gauche dans laquelle nous ne savions pas s'il convenait de crier.
C'est ainsi que debout sur notre marche nous avons regardé passer la Directrice adjointe : comme les clochards regardent parfois passer les bourgeois, avec un mélange d'incrédulité, de stupeur, d'admiration, de dérision et de dégoût. Puis on a éclaté de rire et on est descendus boire des bières au bar de l'Institution Culturelle d'Etat.
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emx2 at 12:15
13 février 2008
Solo
Maintenant je recule, je passe les frontières à reculons, j’entre dans les friches interdites à rebours, je traverse lentement des zones froides, je talonne des bêtes grouillantes, je trébuche sur des poutres, des bouts de bois, je me hisse sur la pointe des pieds, doucement, gentiment, je lève des mains jointes à l’horizontale, je pivote, je vise des cibles abstraites, plusieurs fois, je tourne, je cherche, je ne trouve pas la sortie, je ne montre aucune inquiétude, pas d’affolement, j’ajuste, je vise, je fais mon geste, je lâche des flèches et des tensions, je soulève des poids imaginaires, je sens, je touche l’air du dos de la main dans le noir, je sens la température, le sens des courants d’air, j’ajuste, je m’assure du sol entre mes jambes, je tire un peu sur mon pantalon, je plie, je cherche quelque chose à tâtons, je cherche mon geste entre mes jambes à tâtons, lentement, prudemment, je recule invisible sur la pointe des pieds, en avant, en arrière, je cherche le geste en arrière entre mes jambes, je caresse, j’époussette le tapis, je chasse la poussière, je soulève un petit nuage, je sèche, je souffle, je tapote, je picote deux fois, je touche une substance peut-être poisseuse, peut-être tiède, je pense à des choses douces et dangereuses, je me rappelle des angles lointains, des couleurs saturées, des descentes et des horizons ; je monte, je remonte, je continue de monter, je lâche du lest, je cherche une issue secrète, une sortie par le haut, un passage perdu, je reste, je prépare mon geste, je plie doucement les genoux, je prends des appuis, front baissé, bruit qui redouble, qui s’écoule en vagues puissantes, je suis prête, je suis parfaite, je suis au bord, chevilles croisées, bras levés à hauteur de visage, petits sursauts rétrogrades, main droite dans main gauche, hop, coup sur la poitrine au-dessus du plexus, bruit sourd, geste glissant dégoulinant pas à pas sur mon ventre, doigts qui se désenlacent, décomposition du dessin, descente en à-coups jusqu’au centre croisé, creusé depuis toujours entre mes jambes : plafond blanc, paysage vide, poursuite sur moi, silence à ras du sol, mon bassin est comme aspiré lentement par l’arrière, comme reculant très lentement vers un point derrière qui s’éloigne s’éloigne à l’infini, je suis lente, je suis très lente, je regarde ma main droite s’éloigne, je la regarde, elle s’éloigne, elle est en feu, cela ne fait pas mal, je la vois, elle s’éloigne et cela ne fait pas mal.
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emx2 at 08:28
10 février 2008
Femme-écran
"Il arriva un jour que cette très-gentille était assise en un lieu où l'on célébrait la Reine de Gloire, et de l'endroit où j'étais je voyais ma Béatitude. Et au milieu d'elle à moi en ligne droite était une dame de très plaisante figure qui me regardait souvent, s'étonnant de ce que mes yeux sur elle semblassent se poser ; beaucoup s'aperçurent de la manière dont elle me regardait. On en fit tant de cas qu'au moment où je quittais ce lieu j'entendis dire dans mon dos : « Voyez si cette femme l'a perturbé ! » ; et comme on la nommait, je compris qu'ils parlaient de celle qui se trouvait au centre de la ligne reliant l'aimable Béatrice à mes yeux. Alors je repris assurance, et je me dis que mes regards n'avaient pas ce jour-là trahi mon secret ; et je songeai aussitôt à faire de cette aimable femme un écran pour dissimuler la vérité. En peu de temps j'y réussis si bien que ceux qui parlaient de moi crurent avoir découvert mon secret. Grâce à cette dame, je me cachai pendant des mois et des années. Et pour mieux faire accroire autrui, je fis pour elle certaines petites choses rimées que je n'ai pas l'intention de reproduire ici.
Je dis que tout le temps que cette femme servit d'écran à tant d'amour de ma part, il me vint la volonté de vouloir rappeler le nom de cette très-gentille et de l'accompagner de beaucoup d'autres noms de dames, et spécialement du nom de cette gentille dame. Et je pris les noms des soixante plus belles dames de la ville où ma dame fut mise par le Très-Haut, et je composai une épître de forme sirventesque que je ne reproduirai pas ; et je n'en aurais pas même fait mention, si ce n'était pour dire qu'en la composant il advint merveilleusement que le nom de ma dame ne souffrit d'entrer à nulle autre place que la neuvième parmi les noms de ces dames."
D'après Dante, La Vie Nouvelle, chapitre 5
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emx2 at 18:03
09 décembre 2007
Karlheinz Stockhausen
.Un seul homme ne peut pas hurler et changer le monde.
Nous sommes des transistors. Les ondes arrivent, les antennes les captent, et notre système haute-fidélité est chargé de les restituer aussi directement que possible. L’être humain est bombardé en permanence de rayons cosmiques qui ont leur rythme interne propre. Ils transforment la structure atomique de l’être humain. Si nous essayons d’être de purs émetteurs et de purs récepteurs, alors le courant nous traverse. Nous sommes un circuit électrique. Beethoven disait : je suis électrique par nature. La musique est un sol électrique dans lequel l’esprit vit, pense et invente. Les ondes sonores attaquent directement la chair. Le corps tout entier entend. Nous sommes physiquement modifiés par les ondes qui traversent le corps, parce que ces ondes sont transformées en énergie entre l’oreille et le cortex. C’est du courant électrique et ce courant électrique traverse tout le circuit de notre corps. Quand la musique s’arrête, nous nous trouvons modifiés. Nous sommes
modulés.
Il faut se concentrer sur certaines parties du corps et y projeter toutes les pensées et toutes les images qui nous viennent. Il faut se déplacer à l’intérieur du corps en commençant par les orteils : le premier, le deuxième, le troisième, le quatrième, le cinquième, puis remonter par la cheville et le long de la jambe, en conduisant toujours la force interne vers la région du cœur. Ensuite seulement, tout à la fin, la tête. Ouvrir son crâne et laisser l’électricité circuler, tourner en-dedans très lentement.
C’est votre chaise. Et vous y êtes assis. Dès que le son bouge, vous bougez avec lui. Vous n’êtes pas obligé de suivre tel ou tel chemin. Votre perspective est différente. Vous avez acquis une perspective mobile. Vous n’êtes plus tenu par un tempo, vous ne ramenez plus tous les sons, le bruit, les souffles, les sons purs, les chants d’oiseaux, les clusters, à une même base harmonique préétablie. Vous changez de perspective selon ce qui surgit : c’est votre centre à vous. Soudain, arrive un cluster : vous changez de centre. Puis un son plus pur ou plus large. Votre perspective change à nouveau. La perspective multiple d’une seule composition.
Jouez une vibration au rythme de vos moindres particules. Jouez une vibration au rythme de l’univers. Jouez tous les rythmes que vous pourrez distinguer entre le rythme de vos moindres particules et le rythme de l’univers, l’un après l’autre, jusqu’à ce que l’air le porte. Sentez la rotation des planètes, pensez à la musique de Webern, à ces constellations d’intervalles, à la Grande Ourse, au Sagittaire, à Cassiopée. Ecoutez les battements de votre cœur, votre pouls, essayez de plonger. Fermez les yeux, pas d’images, juste le noir. Pas d'images, juste le noir. Je ne vois pas le noir, je vois des tâches dorées à l’intérieur du noir. Débarrassez-vous des images, il ne faut rien voir, rien du tout. Je vois des millions de taches de poussières qui bougent, comme des nuages, de la poussière d’or qui bouge au milieu de rien. Chaque fois que je suis heureux, soit en jouant, soit en écoutant de la musique, je vois du violet. Il n’y a pas de forme, juste une étendue de couleur, comme une couverture : une banquise avec de longues crevasses de couleur. Et cela se met à respirer, très lentement. Cela respire et je sais que tout va bien. C'est violet, tout va bien. Un moment se passe et puis soudain le doré succède au violet. Alors je peux être sûr que le flux m’envahit.
Il m’est arrivé de sentir très précisément quand un virus ou une bactérie pénétrait dans mon corps. J’ai pu littéralement chasser les virus de mon oreille. J’ai modifié la structure chimique interne et ils sont partis.
Le collage ne m’intéresse absolument pas. Ce qui m’intéresse, c’est de montrer que la voix humaine peut être celle des canards, que celle des canards peut avoir le son argenté de morceaux de métal dans une boîte, etc.
La musique de Cage est un très bon exemple de collage où tout est jeté dans le même sac ; c’est après que l’on voit ce que cela donne. Cet anarchisme prétend réserver une place à chacun et à chaque chose, sans voir qu’un objet que vous utilisez, par exemple un accord, n’a pas la même force qu’un autre plus compliqué ou plus rare. Il y a des différences naturelles entre les choses, et si vous les laissez telles quelles, elles vont agir les unes avec les autres comme elles sont portées naturellement à le faire, c'est-à-dire que certains éléments vont immédiatement se mettre à en opprimer d’autres, à les dominer, à les couvrir même, sur le plan acoustique. Quand vous avez écouté une musique de ce genre, ce qui reste dans votre tête ce sont précisément ces quelques éléments plus forts que les autres. En musique aussi, c’est le plus familier et le plus redondant qui l’emporte, et plus les lieux sont communs, plus ils vous collent à l’esprit. Le reste, vous l’oubliez. Il faut accorder à un son faible plus de temps et d’espace, sans quoi il se fait absorber par un son plus fort. Il ne s’agit pas seulement de force dans la dynamique, mais de force acquise par un son connu, par un son qui a déjà beaucoup vécu. Ce qui est vieux est toujours plus fort que ce qui est neuf, et ce qui est simple plus fort que ce qui est compliqué. Le métacollage et l’intégration ne sont pas des systèmes dominés par l’exclusif, mais plutôt par l’utilisation de sujets forts et par le désir de créer une situation d’équilibre, de médiation et d’intermodulation.
On compose de la musique comme on composerait des gens : chaque note est une personne. Cela ne représente pas vraiment des gens mais plutôt des forces. Les gens sont des forces. Lorsque les gens écoutent une musique, ils deviennent cette musique. Les gens croient qu’ils sont au monde alors qu’ils sont le monde. Ils sont de la même nature que ce qu’ils voient et qu’ils entendent. Qu’ils aiment ou qu’ils n’aiment pas ce qu’ils voient et ce qu’ils entendent, cela ne change rien. L’air que je respire, c’est moi. Les sons que j'entends, c’est moi. Les ondes électriques et les pensées qui me passent à travers, c'est moi. Si je pense à un objet, je deviens cet objet, sans quoi je ne pourrais pas comprendre ce qu’il est vraiment. J'écoute la musique, je deviens la musique. Mon être devient multiple, mes perspectives innombrables. Je deviens souple, je ne reste plus au même endroit. Je change constamment. Et comme je change, comme je suis changé par ce que je fais, ce que je fais change encore plus et me change à nouveau, et ainsi à l'infini.
Le son est tout-puissant. Il peut tuer.
Vous êtes sans arrêt en train de vous déplacer, de bouger. Et revenir à un point où vous étiez juste avant ne vous apporte plus la même chose que la première fois. Parce que votre niveau de conscience va toujours croissant. Où que vous soyez, il y a toujours une particule dont la structure atomique est telle qu’elle en attire une autre. Et quand les gens m’accusent, je leur dis : allez votre propre chemin, soyez votre propre soleil. Et si vous n’êtes qu’une planète, ce n’est pas grave. Moi aussi je suis une planète et je tourne autour de certains soleils. Parfois je ne suis plus qu’un petit morceau de métal magnétisé.
Cela ne m’intéresse pas tellement de rester indéfiniment dans mon corps, parce que ce que je veux, c’est voler sans avion, plus vite et plus loin. Je veux voir plus que ce que ne voient mes yeux, je veux entendre plus que ce que n'entendent mes oreilles. J’espère cela de toutes mes forces, j'y travaille, et je ne cesse de m’en approcher. Vous pouvez faire en une vie ce que d’autres ne font qu’en cent.
Avec les petites choses, je suis petit. Mais avec les grandes, je suis très généreux.
Lorsque vous dites : je n’aime pas cela, vous ne faites que vous confesser. C’est à l’intérieur de vous-même que vous n’aimez pas. Vous n’avez pas encore été capable d’intégrer. Comprendre, c’est devenir.
Je sais que notre temps ne nous offre pas encore ce qui serait nécessaire, mais cela va venir. Ce sont les oeuvres qui changent l’histoire. Je rêve, j’ai des visions intérieures, et ce monde est aussi réel que la salle de concert de l’opéra de Leipzig. Je vis dans ce monde, je vole entre les planètes, toutes les nuits, et quand je ferme les yeux je ne suis plus lié à cette terre. Je vois des espaces qui n’existent pas matériellement, mais je les vois très clairement, je pourrais les dessiner.
Nous ne pouvons regarder que vers le futur : parce que cet âge reviendra, et ce sera encore mieux qu’avant. Nous ne pouvons échapper à l’atomisation. Nous entrons maintenant dans l’âge de l’intuition. C’est sûr. Nous en sommes très conscients. Ce dont ils parlent n’est pas l’âge d’or, mais l’âge mythologique, qui est très obscur. A cette époque les êtres s’absorbaient et se vomissaient les uns les autres. Si Socrate revivait aujourd'hui, il ne pourrait pas vivre une seconde, il exploserait. D’ailleurs il ne pourrait pas respirer l’air que nous respirons. Socrate n’est qu’un nom.
Mon idéal serait que les gens qui se trouvent sur la même longueur d’onde, au même niveau de conscience, forment des groupes de fraternité spirituelle qui ne soient plus tributaires d’une ville, d’un village, d’une famille, d’un sang ou d’une race, mais qui se regroupent suivant leur niveau de conscience, conscience d’eux-mêmes et conscience de leur être dans l’univers entier. Ce serait une structure globale, une sorte de réseau. Quand on passe en avion au-dessus d’une ville, la nuit, et qu’on voit toutes ces lumières, on a l’impression de voir les synapses d’un cerveau, on dirait que c’est un énorme cerveau qui pense.
Nous devons dépasser le collage et parvenir à ce que les différentes forces qui sont combinées dans une œuvre musicale se trouvent en intermodulation les unes par rapport aux autres. Notre musique présente des éléments très hétérogènes et qui, apparemment, ne s’harmonisent pas ensemble ; chaque élément a des caractéristiques très fortes mais respecte les autres. Ce sont des sociétés complémentaires, des structures dans laquelle la coexistence est possible sans qu’on essaie de se fondre dans un moule unique mais bien par l’affirmation de la singularité de chacun. L’intermodulation va si loin que de nouvelles espèces apparaissent, qui ne sont pas des synthèses au sens classique du mot, parce que chaque composant ne disparaît pas au profit de cette synthèse ; au contraire, tous les composants sont visibles et se complètent : c’est grâce à cela que le mouvement de spirale ascendant peut naître : il y a cohésion entre les systèmes.
C’est extraordinaire de voir comment un poisson va évoluer vers un autre type de poisson rien que par l’emploi privilégié d’un certain type de paramètre.
Il me semble préférable d’écrire de telle manière qu'à chaque moment d’une œuvre corresponde un certain degré de perfection, et non pas un degré maximum de beauté et d’harmonie ; je leur ai dit qu’il fallait travailler avec toute l’échelle du beau : avec le laid, avec ce-qu’on-dit-être-le-laid, le pas-si-beau-que-ça, le pas-encore-vraiment-beau, et le tout-à-fait-beau. Tout cela dans la même composition. De cette manière, il devient possible de comprendre le processus de la vie.
Dissimule ce que tu composes dans ce que tu entends. Cache ce que tu entends. Place quelque chose à côté de ce que tu entends. Place quelque chose en dehors de ce que tu entends. Soutiens ce que tu entends. Poursuis longtemps un événement que tu entends. Transforme un événement que tu entends au point de le rendre méconnaissable. Transforme un événement que tu entends en l'événement précédent que tu as composé. Compose ce qui selon toi va arriver. Compose longuement, mais écoute longuement aussi ce qui est déjà composé. Mélange toutes les indications. Accélère de plus en plus le flux de ton intuition. Accélère de plus en plus ce que tu entends.
Il faut faire de la musique de toutes les manières possibles, et non pas d’une seule.
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emx2 at 14:52
04 octobre 2007
Rollin' & Scratchin'
Une sorte de studio de danse, boîte noire sans fenêtre, fermée de murs ou de rideaux que l'éclairage dissimule. Le sol est recouvert d'une épaisse couche de verre pilé. Tu roules nu sur le verre pilé, très lentement, avec une concentration d'ordre scientifique : c'est un genre d'expérience corporelle dans de la lumière jaune. Je suis ton seul spectateur. J'ai l'impression qu'il faudrait que je fasse quelque chose mais je ne sais pas quoi. Je m'inquiète pour la perfection de ton corps. Tu pleures, mais ce ne sont pas des larmes de douleur, ce sont des "larmes d'intelligence". Je ne vois pas de sang, soit que ton épiderme soit prémuni contre les coupures, soit (comme il est plus probable, car je sais combien fine est ta peau) que tu aies développé je ne sais quelle faculté auto-cicatrisante refermant les blessures à mesure qu'elles s'ouvrent sous ton poids. Cependant je ne distingue pas les détails, je suis souvent ébloui : des projecteurs à quartz aux quatre coins émettent une lumière chaude qui se diffracte sur les tessons, formant sous ton corps un halo multicolore et vibratile comme un effet de magie. Un écrin de glace spectrale. Cela dure des heures sans vraiment de progression : le crissement des bris de verre, ton corps en rotation axiale, les larmes d'intelligence, les reflets irisés. Cela ne va pas plus loin. C'est beau comme
un show de Daft Punk.
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emx2 at 20:45
05 septembre 2007
Kubilaï Khan
"Un jour à Xanadu, Kubilaï Khan décide de bâtir un grand palais des plaisirs, là où le fleuve sacré s'écoule par d'immenses cavités sans âme vers une mer sans soleil. Aussitôt deux fois cinq ou six kilomètres de terre fertile sont enceints de murs et de tours. A l'intérieur : jardins qui étincèlent de torrents sinueux, où fleurit à foison l'arbre d'encens ; et des forêts plus anciennes que les collines déploient des trous de verdure et de soleil.
Mais oh, ce gouffre romantique ouvert à flanc de colline sous un toit de cèdres ! Un lieu sauvage et divin ! Hanté comme aucune lune jamais n'hébergea d'amoureuse pleurant son démon ! Et de ce gouffre, dans un bouillonnement trouble et ininterrompu, comme si la terre respirait par bouffées lourdes et suffoquantes, jaillit à tout moment une puissante source... Des explosions brutales envoient par intermittence d'énormes blocs rebondir sur le sol comme une grêle, comme le grain sous le fléau du batteur. Et parmi cette incessante gigue de rochers, le fleuve à tout moment est propulsé dans les airs : il descend cinq ou six kilomètres de méandres compliqués à travers bois et vallées, rejoint les immenses cavités sans âme, et sombre en tumulte énorme dans un océan sans vie. Or, du fond de ce tumulte, comme venant de très très loin, Kubilaï entend des voix ancestrales qui prédisent la guerre.
L'ombre du dôme flotte à mi-chemin sur les eaux ; on entend la mesure mêlée de la fontaine et des cavernes ; c'est un miracle d'unique facture : un palais de soleil et de cavernes de glace ! Dans un flash j'aperçois une damoiselle avec un tympanon : c'est une fille d'Abyssinie, elle joue de son instrument et chante quelque chose à propos du Mont Abora. Si je pouvais me rappeler sa symphonie et son chant, je serais sans doute gagné d'une telle joie qu'avec cette musique jouée très fort et très longtemps, je pourrais rebâtir ce dôme dans les airs, ce palais de soleil, ces cavités de glace ! Tous ceux qui ont des oreilles pourraient les voir ici, et tous se mettraient à crier : Attention ! Attention ! Ses yeux étincelants ! Ses cheveux ondulants ! Tracez trois cercles autour de lui, et fermez vos yeux d'une sainte terreur : car il a mangé du miel de rosée et bu au lait de Paradis."
D'après Samuel T. Coleridge
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emx2 at 14:07
28 août 2007
Soft and snakey northern lights
Un léopard qui évolue au milieu de tasses de capuccino froid. La pièce semble close mais un angle mort laisse supposer une porte ou un passage secret. Cela ne ressemble pas à une salle d'exposition, pourtant, plutôt une ancienne chambre à coucher avec des traces de colle et de papier peint au mur + le brillant d'un lino bleuté. L'animal ne prête aucune attention à la vaisselle dissiminée au sol. Une faculté particulière semble guider ses pas dans les interstices : toi aussi tu voudrais posséder cette élégance qui consiste à ne jamais avoir à se retourner. Ailleurs c'est une lampe en forme de cheval grandeur nature ; des objets post-contemporains sont exposés dans des vitrines où viennent se refléter des ciels toujours mobiles et lumineux, même quand le temps est désespérément sombre et statique. C'est un hiver bizarre que l'on regarde passer depuis la piscine fumante, une sorte de station thermale désertée, la villégiature au dessous du volcan, le dernier village avant le désert, la nuit précédant le voyage sans retour. Ainsi Heiða s'est brisé la colonne vertébrale non pas en glissant sur un glacier mais bêtement en descendant un escalier à Paris (ça va beaucoup mieux maintenant). Demain ou après-demain nous partons en cheval pour la péninsule de Snaefellsnes : nous y attend une maison communautaire plantée au milieu de champs d'une lave moelleuse comme des variétés de moquette mutante. Sur la côte cryptée supposément des baleines plus ou moins bossues que l'on peut décrire ou manger : une chanson pour Jules Mactar Mbengue. Image possible : l'imperméable vert pomme de Jeanne se détachant sur la robe rouanne de son Islandais en plein tölt (grille chromatique). Et dans le même mouvement : montagnes, mer, nuages, volcans. Il y a deux lunes : la lune réelle que l'on voit apparaître et disparaître le long de la crète comme une cible, et l'autre, n'admettant pas d'association, qui est la Vraie Lune. Oddny m'explique que si la région est hantée, ce n'est pas tant par les elfes, trolls ou autres nains que par les fantômes de touristes perdus ou d'enfants ébouillantés. A un autre moment je vois ton visage se former dans la vapeur du sauna, tu me souris étrangement et tu me dis que tu voudrais m'avoir toujours dans ta poche comme un genre d'objet sexuel pliable. D'un signe univoque des paupières je te réponds oui, d'accord, parlons-en.
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emx2 at 19:01
05 août 2007
L'art de l'évidement (Nicolas 1)
C’est de nouveau un espace absolu neutre, mon corps avec du creux à l’intérieur, un volume emménagé pour des rencontres de particules qui se heurtent dans tous les sens : ça fabrique du courant, ça produit de l’énergie, ça fait de la lumière, circulations d’intensités le long des parois juste sous la peau comme de petites tensions électriques sous-cutanés, une innervation proliférante de courants continus et d’intensités polarisées, positives neutres négatives, qui courent en tout sens et à toute vitesse avec des croisements, des courts-circuits, des retards d’allumage, des différences de potentiels, des tensions et des résistances, des étincelles et des zigzags, des bouffées d’énergie, explosions, micro-fulminations, flammeroles, etc. Quand l'intensité se fait trop forte, mes yeux s'entrouvrent une fraction de seconde et l'image de la pièce où je me trouve passe entre les paupières et vient s'imprimer au fond de ma tête comme une photo, puis aussitôt s'estompe alors que s'amplifient les phénomènes physiques à l'intérieur de mon corps. Je sens ma peau devenir de plus en plus conductrice, mon corps est une bobine cernée de courants circulant selon des polarisations précises, tout un champ magnétique à l’intérieur, comme un accélérateur de particules, quasiment un cyclotron : le dispositif se compose d’un électro-aimant à pôles circulaires dans l’entrefer duquel se loge une boite métallique, la chambre d’accélération, qui est mon enveloppe corporelle maintenue sous vide par des pompes à vide. Cette chambre contient deux électrodes creuses entre lesquelles est appliquée une tension alternative à haute fréquence. En son centre se trouve une source qui fournit des ions, le plus souvent positifs : protons, deutons, hélions, alphas, etc. Je comprends à ce moment que sous l’action combinée du champ magnétique et du champ électrique alternatif les ions décrivent une trajectoire en spirale dans le plan médian de mon corps, du centre jusqu’au bord des pôles, c'est-à-dire de mon bassin au fond de ma gorge. Je vois que les ions tournent à une vitesse angulaire correspondant à la fréquence du champ électrique qui les accélère à chaque passage entre les électrodes, soit deux fois par tour. Ils s’entrechoquent violemment selon des trajectoires soi-disant indéterminées, mais qui de fait butent souvent contre la paroi du diaphragme, au niveau de la liaison œsophage-estomac, ce qui démange un petit peu. Je comprends que les démangeaisons sont dues à des formation de coraux autour de ma colonne : le courant provoque des sortes de concrétions de corail de plus en plus grosses permettant de concentrer l’énergie et de gérer les surcharges voltaïques : jusqu’à 6087 Watts exactement qui me parcourent diffusément, ma peau est aménagée d’orifices concentrés à différents endroits, trou du cul, nombril, tétons, bouche, nez, yeux, permettant d’établir des liaisons et des passages intérieur/extérieur avec les pôles de chaque côté : des éclairs passent comme ça, création de champs électromagnétiques produisant par endroits des volutes photovoltaïques. Arcs et décharges de morphine endogène qui me font souvent repasser à la vision inter-palpébrale. Les ions parcourent ainsi plusieurs centaines de tours avec toujours plus de vitesse et d’énergie avant d’être extraits de l’accélérateur. Je sais que l’extraction s’opère lors du passage des ions entre les électrodes à courbure variable, par un canal électrostatique situé au bord des pôles, un peu avant la zone où le champ magnétique commence à décroître. Il faut concentrer l’énergie. Les ions vont être défléchis vers l’extérieur de l’électro-aimant, à l’entrée des voies de faisceaux qui permettent soi-disant grâce à des éléments magnétiques (aimants, lentilles quadrupolaires) de les expulser jusqu’aux cibles situées à quelques dizaines de mètres de mon orifice buccal, c’est-à-dire dans la rue de Belleville : quand je parviens à concentrer une grande quantité d’énergie, je dois créer un ennemi qui est d’un seul coup par exemple le kiosque à journaux auquel je donne l'apparence d'une grosse masse vivante informe vers laquelle je cible mon jet d'électricité. A ce moment il y a tant d’énergie dans l'air que je peux diffracter l’espace : des sortes de champs transfinis s’ouvrent à partir de mon plan médian, ça déploie ou plutôt déplie l’espace de plein de manières différentes : d’abord je suis dans une pièce blanche style cube de béton peint et puis ça se ferme et s’ouvre et c’est un paysage de campagne, puis ça se ferme/s’ouvre à nouveau et c’est un parking souterrain, puis une scène de mariage turc, la Bibliothèque de France, un troupeau d’antilopes, une vue nocturne de Berlin depuis la Fernsehturm, un couple qui marche enlacé dans les rues de Łódź en 1938, un sous-marin, etc. C’est un peu comme un dépliant touristique à ouvertures multiples, ou un cube magique : redéploiement infini à faces toujours neuves, paysages multiples changeant sans cesse à toute vitesse jusqu'à retrouver à la fin le kiosque à journaux de la rue de Belleville que je bloque et vers lequel je projette mes ions tourbillonnant maintenant en lassos coniques, mais à des niveaux d’énergie tellement hauts que je ne peux plus les contrôler : ils m’échappent complètement et viennent irradier le kiosque dans un genre d'explosante-fixe qui est suspension et disparition de tout. A ce moment précis j’ai l’impression de connaître l’expérience extracorporelle d’avoir banni la matière, concentré l’énergie du monde et compris le Sens : les gens marchent dans la rue autour de moi de manière extrêmement normale, mais
je sais. Un sentiment de puissance très dur.
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emx2 at 19:46
03 août 2007
Erratum
Je voulais dire sans doute et j’ai pensé peut-être et j’ai dit jamais. Je voulais dire faire et j’ai pensé dire et j’ai dit parler. Je voulais dire défaire et j’ai pensé dédire et j’ai dit tuer. J’ai dit dévaster. J’ai dit tuer. J’ai dit détruire. Je voulais dire dire et j’ai dit dévaster. J’ai dit détruire. Je n’ai pas parlé. Je n’ai rien dit. J’ai dit ce que j’ai dit. J’ai fait ce que j’ai pu. Je voulais dire douter et j’ai pensé nuire et j’ai dit renoncer. J’ai douté, j’ai redouté, j’ai renoncé. C’est ce que j’ai fait. Je n’ai pas dit autre chose. Je n’ai pas fait autre chose. Je voulais dire vivre et j’ai pensé être et j’ai dit obéir. J’ai dit exister. Je voulais dire connaître et j'ai pensé croire et j'ai dit cogner. C’est ce que j’ai dit. Je n’ai pas dit autre chose. Ce n’est pas ce que je voulais. Je voulais dire connaître et j’ai pensé croire et j’ai dit cogner. Je voulais dire toucher et j’ai pensé tordre, j’ai dit déchirer. J’ai dit désirer. Je voulais dire dire et j’ai pensé détruire, j’ai dit désirer. J’ai dit détruire. J’ai laissé dire, j’ai laissé faire, j’ai laisser désirer. Je voulais dire dire et j’ai pensé parler et j’ai dit déborder. Je voulais dire dire et j’ai dit disparaître. J’ai pensé devenir et j’ai dit. Je voulais dire devenir et j’ai pensé disparaître. Je n’ai rien dit. Je voulais dire bouger. Je voulais dire disparaître et je n’ai rien dit. Je n’ai pas parlé. Je n’ai pas bougé. Je voulais dire et j’ai pensé, je n’ai pas parlé. Je n’ai rien écrit. Je n’ai rien dit. Quelque chose n’a pas bougé, n’a pas parlé, n’est pas sorti de ma bouche. Je n’ai rien écrit. Je n’ai rien dit. J’ai pensé parler. C'est tout. Je n'ai pas dit autre chose. Je voulais dire disparaître. Je n'ai pas fait autre chose. Je voulais dire bouger et je n'ai pas dit autre chose, je n’ai pas bougé. Je n’ai rien dit. C’est ce que j’ai fait.
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emx2 at 01:43
12 juillet 2007
Résurrection
Pour tous ceux qui, pendant qu'ils se promènent sur la plage ou dorment dans un arbre ou mangent des cerises ou préparent la salade ou font semblant de travailler ou volent au-dessus de la mer ou s'étirent avant le spectacle ou font les courses ou traversent lentement la Forêt, aiment qu'on leur dise à l'oreille des choses intelligentes excitantes drôles douces violentes compliquées lumineuses nouvelles antiques revigorantes curieuses cruciales, très étranges et très évidentes à la fois, grâce au travail de quelques admirables chercheurs venant habilement court-circuiter les manoeuvres de rétention plus ou moins vénales des mauvais disciples et de leur
éditeur pas même historique, l'été sera
philosophique et joyeux.
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emx2 at 11:48
03 juillet 2007
Les psolènes
Les psolènes sont des animaux grossiers, égoïstes, incomplets, injustes comme des amoureux, irresponsables comme les enfants, sans respect pour les choses nobles, mauvais quand il faut être doux, lâches quand il faut être dur, admirables en rien sauf en mensonge et en fausseté. Si grande est leur sophistication dans l'imposture qu'ils la portent haut comme un badge comme un gage de sincérité. Leur beauté est toute théorique. Leur témérité prend l'apparence de la foi mais n'est qu'une voltige. La douceur de leurs manières cache souvent de longs doigts mal manucurés. Ce sont des ventriloques. Ils font en outre beaucoup de bruit quand ils mangent.
Les psolènes appartiennent à la classe des
faux grégaires ; s'ils vivent volontiers en groupe et louent à tout bout de champ les qualités d'entraide et de coopération, la moindre occasion les montre veules, opportunistes, personnels, hurleurs avec les loups, cracheurs avec les chacals, plus crispés sur leurs acquis que des syndicalistes, pleins de délicatesses dégoûtantes et de noirceurs. Il est inutile avec eux d'être juste, raisonnable, sensible ou dévoué ; il est dangereux d'escompter de leur part la moindre
bonne volonté. Ne leur prêtez jamais votre amitié, ils ne vous la rendraient pas : de votre confiance ils feraient une faiblesse et mâcheraient jusqu'à vos dernières forces. Tout ce qu'ils vous donnent d'une main ils le retirent de l'autre. Ils vous diront à l'oreille les mots les plus bouleversants à condition de les ruiner dans un ricanement. Ils vous prêteront trois mille euros sans problème, mais s'en vanteront dans l'heure auprès de vos parents. Ils vous offriront leur corps autant que vous voudrez et dans toutes les positions, mais en se défendant bien de tout désir pour le vôtre, voire avec la répugnance ironique (c'est-à-dire montrant qu’elle la cache) de la prostituée de luxe pour son richissime client. Ils seront toujours aimablement détestables et détestablement amnésiques.
Car ces méchants animaux ne connaissent pas la honte. Le jour où ils la connaîtront, ils se dissoudront dans l'heure et dans l'air comme des flatulences, ou bien prendront le voile, ou creuseront pour se cacher des trous très profonds dans la terre : alors on leur jettera de loin des pistaches et des pelures d’oignon en parlant d’autre chose, et eux resteront sales, seuls, jaloux, rongés par le ressentiment naïf des vieilles filles qui attendent la mort. Et quand ils mourront pour de bon, les seuls à les pleurer seront ceux qui ne les auront pas connus. Et pour tous les gémissements qui suivront leur propre lente décomposition, les psolènes n'éprouveront qu'une aversion vague et lointaine comme un mépris d'outre-tombe.
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emx2 at 01:20
19 juin 2007
Juste pour toi
"Puis me rendant compte que personne ne pouvait me voir, je résolus de ne plus me déranger de peur de manquer, si le miracle devait se produire, l'arrivée presque impossible à espérer (à travers tant d'obstacles, de distance, de risques contraires, de dangers) de l'insecte envoyé de si loin en ambassadeur à la vierge qui depuis longtemps prolongeait son attente. Je savais que cette attente n'était pas plus passive que chez la fleur mâle, dont les étamines s'étaient spontanément tournées pour que l'insecte pût plus facilement la recevoir ; de même la fleur-femme qui était ici, si l'insecte venait, arquerait coquettement ses «styles», et pour être mieux pénétrée par lui ferait imperceptiblement, comme une jouvencelle hypocrite mais ardente, la moitié du chemin. Les lois du monde végétal sont gouvernées elles-mêmes par des lois de plus en plus hautes. Si la visite d'un insecte, c'est-à-dire l'apport de la semence d'une autre fleur, est habituellement nécessaire pour féconder une fleur, c'est que l'autofécondation, la fécondation de la fleur par elle-même, comme les mariages répétés dans une même famille, amènerait la dégénérescence et la stérilité, tandis que le croisement opéré par les insectes donne aux générations suivantes de la même espèce une vigueur inconnue de leurs aînées. Cependant cet essor peut être excessif, l'espèce se développer démesurément ; alors, comme une antitoxine défend contre la maladie, comme le corps thyroïde règle notre embonpoint, comme la défaite vient punir l'orgueil, la fatigue le plaisir, et comme le sommeil repose à son tour de la fatigue, ainsi un acte exceptionnel d'autofécondation vient à point nommé donner son tour de vis, son coup de frein, fait rentrer dans la norme la fleur qui en était exagérément sortie. "
Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe
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emx2 at 16:57
17 juin 2007
Choses que l'on peut faire quand on est impatient
- Dresser la liste de ses ennemis
- Chanter des chansons de Robert Johnson
- Rejouer la 13ème partie du
match Fischer-Spassky 1972- Faire l'inventaire par ordre de taille décroissante de toutes les formes géométriques planes comprises dans un champ de vision donné, puis les réassembler de manière à former la carte de l'Allemagne avec les 16 Länder
- Vider ses poches
-
Résoudre un cube à l'aveugle en 2:18:58- Composer un haïku de circonstance, par exemple : "Dans la rame de tête / Porte un K-Way jaune et bleu / La grande Américaine"
- Visualiser la position exacte de son squelette (206 os constants et de nombreux os inconstants)
- Penser à un ami à qui on ne pense pas assez
- Développer un axe de sa partition 1:1, par exemple "aller au concert"
- Envoyer à tout son répertoire des SMS sibyllins, par exemple : "PRET POUR LE POLE SUD ?" ou "PLUS DE MULTIPLICATIONS !" ou "TU N'Y ES PAS" ou juste "MERCI"
- Allumer un feu avec ce qui se trouve à portée de main (variante : construire une maison miniature)
- Ecouter pour la 12ème fois de la journée l'album de
Panda Bear- Se remémorer le trajet de la maison à l'école primaire en faisant varier les saisons et les heures du jour
- Calculer mentalement le nombre premier suivant 1531
- S'auto-hypnoser grâce à la
méthode de la spirale sensorielle- Réciter tous les poèmes (variantes : prières, textes de loi, incipits, numéros de téléphone, slogans publicitaires, dialogues de film) que l'on connaît par coeur
- Dessiner des soleils
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emx2 at 18:36
13 juin 2007
Mots immigrés
Je suis sur une plage artificielle. Des crissements de sable ou de flocons : la consistance de la neige mais à température ambiante, un rêve de chimiste sur lequel viennent silencieusement se briser, dans un rythme d'hécatombe, avec des roulis d'embruns à n'en plus finir, comme des fumigènes, les vagues de la mer. Sous la plage se cache un bâtiment de béton de contour militaire ; son toit dessine au ras du sol une terrasse qui est aussi une piste hélicoptère. C'est un poste-frontière, en fait, avec l'idée d'une communication fictive, un tunnel sous-jacent, des agitations larvées. Suite à des circonstances on doit dissimuler nos corps dans la neige, certains d'entre nous sont nus, d'autres serrent des prothèses, tout le monde fait le mort. Des faisceaux de lampes-torches fouillent la nuit. Nous sommes des Africains ensevelis sous la neige.
- Non, c'est juste des journalistes...
Ces mots prononcés avec le mépris de rigueur. Je reste au seuil du bâtiment dans la tranchée creusée devant la porte, je retiens mon souffle. J'observe givré dans la paroi une sorte de boulier fait de plaques de métal perforées qui coulissent sur une armature en U. Sur les plaques sont gravés des
mots immigrés : c'est illégal. A ce moment la narration est brusquée. Avec le sentiment de sauver quelque chose d'un monde révolu, j'arrache les mots et je les fourre dans ma poche avant de m'enfuir. Au fond du boulier reste une plaque sur laquelle deux mots clignotent comme un titre : CHOSE INCONSÉQUENTE. Il y a une chanson en espagnol qui va avec. Le refrain dit :
Chose inconséquente / Tu ne resteras pas / Chose inconséquente / Un jour tu passeras.
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emx2 at 11:48
04 juin 2007
Hymnen
"A ce moment-là il se passe quelque chose d’incroyable. Alors même que ce flux descend continuellement, lentement, vous comprenez que ce sont des êtres humains qui sont en train de crier. Ce son de baguettes de métal dont nous avions parlé n’était autre que ces voix, celles de petits enfants qui crient « Viens ici ! » et dont l’enregistrement a été considérablement accéléré. Je l’accélère à nouveau jusqu’à ce que j’obtienne quelque chose qui tient du cri du canard sauvage. A ce moment-là je lance un enregistrement de vrais canards, mais il n’est pas possible de voir la jointure entre les deux. A partir de deux cris de canard, « couac-couac », auxquels je fais subir des transformations de hauteurs, on entend le début de la Marseillaise caquetée : couac-couac-couac, coua-coua, coua-coua-couaaa… Puis je ralentis la bande et on entend à nouveau la voix des enfants. Mais cela continue à ralentir, et donc à baisser ; le son des voix devient de plus en plus grave : aï-aoo-ou-aaa, et se transforme, là aussi sans qu’on puisse le remarquer, en basses de gros cuivres ; ces sons, toujours mixés aux sons ralentis de voix humaines, commencent la Marseillaise : ou-oua-oua-ouaaa…, très grave et ralentie à peu près huit fois, jusqu’à ce qu’elle ressemble à une marche funèbre. Et c’est là qu’on entend le bruit de l’avion de mon enfance, vous savez, quand j’étais allongé sur l’herbe, que je regardais les nuages et que j’écoutais le bruit d’un petit avion. Le son tourne dans la salle pendant quatre minutes et demi. On peut presque en suivre les déplacements dans l’air. Tout s’apaise. C’est doux, tendre et pur. Ensuite on entend la suite de la Marseillaise, extrêmement lente, si bien que vous pouvez entendre chaque accord. C’est un flux sonore, qui passe d’un côté à l’autre ; on a l’impression d’être dans un immense espace creux."
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emx2 at 13:36
28 mai 2007
Absentéisme (reprises, retours, rapiéçages et remerciements)
Il y a un art du post d'après long silence : il consiste souvent à combiner dans un même geste des excuses présentés à de supposés fidèles lecteurs que cette absence aurait supposément frustrés avec une évocation justificatrice des extraordinaires aventures ayant empêché le bloggeur de fourbir ses écritures : en général quelque passionnante entreprise artistique, mystérieusement ourdie, longuement mûrie, scrupuleusement réalisée, inévitablement accompagnée de son lot de joies, déceptions, intenses satisfactions, amères trahisons, surprises, angoisses, rencontres, fatigues et éblouissements.
Bon, nous ne sacrifierons pas à cette tradition. En guise de réapparition, nous nous contenterons de redire MERCI à tous ceux qui sont venus à la
Colline et qui, connus ou inconnus, ont pris la peine de nous écrire : une sélection de lettres, articles, retours et réponses est disponible
ici. Et dire aussi MERCI à tous ceux qui sont venus à
Saint-Etienne et à la
Bastille, avec une pensée spéciale pour la quarantaine ou plus d'amis invités à chanter faux dans un choeur qui s'augmentait chaque jour de quelques spectateurs transfuges.
Aujourd'hui, vu depuis dessous le lit, l'avenir immédiat semble un peu plus dégagé : nous vivons au rythme de l'autre hémisphère ; le texte de théâtre
n'existe plus (d'ailleurs il est inadmissible) ; les terribles aventures de
Lucien et Esther tiennent nos téléphones éteints ; nous faisons bouillir de grandes lessives ; la piscine a rouvert après six mois de travaux ; l'album de
Battles suscite chaque jour de grandes accélérations cyclosportives dans la rue de Ménilmontant ; de jolis coups se dessinent du côté d'
Aubervilliers ; les librairies semblent pleines de
merveilles que l'on n'avait pas vues venir ; un garçon décidé prépare une fête décisive.
Nous continuerons donc ici de meilleur pied, dans un rythme sans doute plus soutenu quoique irrégulier tout autant, à publier nos variations, songes et souvenirs, cartes postales, listes diverses, choses nécessaires ou très aimées, -- histoire de dégourdir nos doigts et d'entretenir les illusions. Les commentaires restent désactivés pour cause de dégoût interactif, mais vous pouvez
écrire, on vous répondra dans les délais les moins déraisonnables possibles.
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emx2 at 11:43
24 février 2007
Choses amusantes quand on y pense un moment
- Le nom "Dominique de Villepin"
- L'aubergine
- L'amour conjugal
- Les vrais professionnels
- L'Arc de Triomphe
- Le mot "soupir"
- Les vils serpents
- Les voeux présidentiels
- L'oeuvre de Jacques Derrida
- L'expression "Battre son plein"
- Le métier d'attaché (militaire, commercial, culturel, de presse, d'ambassade)
- L'énoncé "Je suis Relations Publiques"
- Les Cent-Jours
- Les huîtres
- L'
Hymne à la Joie- La théorie des cordes (en anglais : "super string")
- La CFDT
- L'expression "Noyer le poisson"
- Le succès
- La secte Coeur Douloureux Et Immaculé De Marie
- Que certaines régions de Chine comptent un architecte pour 4 millions d'habitants
- Que les 4x4 Hummer soient conduits à 67% par des femmes
- La nouvelle danse
Tecktonik- Les religions qui interdisent de manger de la laitue
- Ce qu'il y a sous ta casquette
- Qu'en latin "l'un dans l'autre" se dise "ex hoc in hoc".
- Les pneus
- Le goût bi-goût
- L'expression "Par-dessus le marché"
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emx2 at 02:37
09 février 2007
Cannibale comme Bemba
Ulrich est mort à cause d'un décalage horaire. J'essaie de l'expliquer à sa femme mais je n'arrive jamais à finir mon histoire, je suis tout le temps interrompu par un numéro privé qui halète désagréablement dans mon oreille. Je voyage dans un bus de la banlieue d'Anvers, je vais cacher un sac rempli de produits de beauté chez une vieille tante que je n'ai jamais rencontrée. Elle a plusieurs paires de lunettes, elle adapte sa vue à ses visiteurs selon un algorithme affectif que je ne comprends pas bien, sauf que les lunettes noires sont réservées aux très vieux amants. Pour moi elle chausse un pince-nez qui me remplit de fierté avunculaire. Elle a une manière étrange de rire à la fin de chaque phrase comme si elle posait une question. Je la trouve admirable quoique politiquement douteuse. Elle me parle de Jean-Pierre Bemba, elle emploie à son sujet une expression que je n'avais pas entendue depuis 2003. On boit des Suze dans des verres à Suze, on étale des daguerréotypes sur des tables de marbre blanc, on compare des valeurs. C'est un philosophe connu qui donne la morale de l'histoire au cours d'une émission de grande écoute : "Le nihilisme gagne toujours à la fin, évidemment. Mais c'est une victoire dont il ne peut par définition jamais se réjouir, puisqu'il a détruit les conditions mêmes de cette joie." Il dit qu'il n'en tire aucune consolation, mais je vois briller comme un sourire subliminal au milieu de l'écran. A un moment je dois faire un choix : je choisis le chagrin. J'ai l'impression de commettre une erreur fatale. J'entends des rires enregistrés. C'est la nouvelle sonnerie de mon téléphone. Il faut que je réponde.
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emx2 at 01:10
22 décembre 2006
Retour de l'invisible
Cette fois c'est une salle d’archives en sous-sol : des rayonnages mais roses, la pièce a l’air avoir été entièrement peinte au pistolet, du sol au plafond, murs, meubles, matériel de bureau, ordinateurs et imprimantes, un rose framboise E163 qui recouvre tout comme un glacis. Dossiers en carton, paperasse amoncelée, post-it partout, piles de feuillets A4, factures, devoirs corrigés, liasses de bordereaux, copies-carbone avec inscrit plusieurs fois le nom VIREIS. Des feuilles volantes envolées. Un ventilateur lancinant au plafond. Je remarque des mouches en vol stationnaire silencieux. Je compte 88 mouches réparties en groupes (ou "familles") de 5. Je calcule qu’il y a forcément quelque part une famille de 3 mouches, ou plutôt (en fait) deux familles de 4 mouches comportant chacune une place vide successivement occupée par l’une ou l’autre mouche (ou "mouchette") arrachée à une famille de 5, laquelle suite à cette opération devient par conséquent une famille de 4 offrant à son tour une nouvelle place à pourvoir, ce qui dans l'ensemble permet une recomposition permanente des familles qui, si elle n’est pas débridée du fait du peu de places vacantes, autorise néanmoins quelque espoir quant à la circulation sociale. Je perçois crescendo un doux bourdonnement : c’est un beau bourdonnement, un bourdonnement légèrement amplifié. Plus je me concentre et plus j'entends le bourdonnement. Plus j'écoute et plus je
comprends le bourdonnement : je comprends que c’est un chœur, un cluster de sons continus, une succession sur la même hauteur de timbres différents, dans la lignée de
Farben, troisième des
Cinq Pièces pour orchestre d’Arnold Schönberg (1909) : des motifs très courts sont élaborés non plus par succession de différentes hauteurs qui produiraient une mélodie au sens classique du terme, mais par succession sur une même hauteur de timbres différents, fondus les uns dans les autres. Il y a 88 timbres différents. Il y a beaucoup de variations et de vitesses. Je suis accroupi sur mon skate, j'ai treize ans, j'écoute la musique. C’est une sorte de stase qui se transforme et se module en parcourant divers états : ça peut être de l’eau, ça peut être une douleur, un bruit de bobine qui tourne, un crachotement de vinyle rayé, des vagissements, les fréquences d'un paysage enneigé. Il y a des messages chiffrés, des hiéroglyphes, des battements magnétiques, aussi des mouvements de caméra très spectaculaires juste pour signaler que quelque chose est en train de se passer. Quelque chose est en train de se passer ? Il ne reste bientôt que les mouches comme des points, des trous d’épingle dans la voûte. Le paysage sonore devient soudain ciel d’aéroport, champ de tir ou de forces, diagonales foudroyantes, feux d’artifice, fusées. L'écran définitivement crypté/hachuré comme une grêle de juillet. Nous manquons de concentration.
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emx2 at 11:28
13 décembre 2006
Projeter un adversaire absent
Saisir la queue de l'oiseau. Le simple fouet. La cigogne se rafraîchit les ailes. Jouer du violon. Emporter le tigre à la montagne. Reculer et repousser le singe. Le vol oblique. L'aiguille au fond de la mer. L'éventail. Caresser le cheval. Frapper le tigre. Séparer la crinière du cheval sauvage. La fille de jade lance la navette. Le serpent rampe. Le coq sur une patte. Le serpent blanc tire la langue. Reculer et chevaucher le tigre. Coup de pied du lotus. Tirer sur le tigre avec un arc.
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emx2 at 17:12
10 décembre 2006
Je pense à toi tous les jours
Le froid me rend velléitaire. Et je déteste l'hiver parce que c'est la saison du confort. J'aurais aimé t'embrasser avant que tu partes au milieu du monde, mes nuits seraient moins misérables et mon pied plus sûr. Un "pays deleuzien", qu'est-ce que ça veut dire ? Est-ce que c'est "un rapport avec le Dehors, culte de la route qui ne s'enfonce jamais, qui n'a pas de fondations, qui file à la surface" ? Un nomadisme niveau moins un ? Il faut aller voir Samarcande, ville des rencontres et ville des conflits, capitale des Timurides, avec ses
tourelles brillantes qui consternent les cieux et ses jardins irrigués jour et nuit par des machines hydrauliques rutilantes et sonores comme des sections de cuivres. Le petit-fils de Tamerlan, Ulugh Beg, alias l'Alouette, y bâtit jadis un
observatoire fameux dont il ne reste que d'incompréhensibles calculs et quelques pierres plates sur lesquelles tu trouveras, je suis sûr, le moyen de bronzer. Depuis aujourd'hui je vais mieux, j'arrive à travailler mais j'ai des maux de ventre, des nausées et tout le temps l'envie de courir. Tard dans la nuit j'écoute
David Thomas Broughton,
The Complete Guide To Insufficiency, et je prends sa belle voix de prêtre pour
chanter en rythme "Jamais je ne l'emmènerai assister à une exécution / Jamais je ne l'emmènerai à un spectacle porno / Ne lui chierai ni ne lui pisserai dessus, non ? / Car je l'aime tant". Je travaille à des punitions moins sédimentées, des privations plus essentielles, des associations sophistiquées, des régimes spéciaux : "vinaigre et dattes fraîches", "sentimentalisme et viande crue", "braconnage et baisers", "nougat et négationnisme", "hygiène intime et Génie du Christianisme", "Xeres et Xenakis" : juste des douceurs acérées, comme des soins d'un autre âge, onguents acides et disciplines sans coercition. J'ai annulé tous les voyages, de nouveau dans mon devenir-statue, je travaille mon immobilité et je crois que je fais des progrès. L'autre jour au théâtre une vieille dame m'a pris pour un membre du personnel ; c'est idiot, mais cela m'a rempli d'un sentiment de complétude proche du bonheur.
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emx2 at 21:36
07 décembre 2006
Boucle
Te voilà maintenant couché dans une position choisie, une position claire, confortable, équilibrée : tu te détends, tu t’adaptes, tu respires normalement, voilà, très bien. Tu inspires et tu expires, l’air entre et sort de tes poumons, ta cage thoracique alternativement s’ouvre et se ferme, se dilate et se réduit, c’est ça. Ton diaphragme se contracte et l’air pénètre : sous l’effet de l’aspiration créée par l’élargissement du volume pulmonaire, l’air entré par le nez et la bouche s’engouffre au fond du larynx et dans la trachée, puis se divise au niveau de la carène pour se répartir grosso modo dans les deux bronches souches qui chacune alimentent un poumon (les poumons sont des sortes d’arbres creux, des sortes de coraux). Tu inspires et tu sens que les molécules d’air passent dans les bronches souches, et tu sais que chaque bronche souche se divise en cinq bronches lobaires et que chaque bronche lobaire par dichotomie se dédouble en deux bronches dites segmentaires, ramification classique en Y, fourche ou bâton de sourcier ; et tu constates et tu comprends que chaque bronche segmentaire se ramifie encore de la même manière, et encore et ainsi de suite jusqu’à former toute une ramure de bronchioles de plus en plus fines et proliférantes, tellement fines à la fin qu’elles terminent la série, ne se divisent plus, sont des culs-de-sac, des terminaisons, s’appellent des bronchioles terminales. Et tu sens comme les bronchioles terminales accueillent l’air au sein de leurs alvéoles qui sont des alcôves qui sont des cellules de transit. Et tu peux prendre une inspiration profonde et tu peux, poumons bloqués, imaginer les molécules d’air suspendues, voilà, au creux des alvéoles, flottant dans le temps arrêté de cette suspension qui n’est pas détente mais point culminant de la tension, expansion maximale des poumons, apogée de la courbe respiratoire, inertie paradoxale à partir de quoi le mouvement va pouvoir, mais pas tout de suite, à mon signal s’inverser, se renverser, l’inspiration se faire expiration, le flot d’air désoxydé refluer dans le sens contraire et reparcourir tout le chemin à rebours, une fois lâchés le diaphragme et les autres muscles respiratoires, pectoraux, intercostaux, scalènes, sternocléiomastoïdiens, trapèzes et grands droits de l’abdomen. Pour l’heure l’air est à l’arrêt dans les alvéoles, emprisonné à moins qu’immobile, peut-être agité juste de cette sorte d’anxiété vibratoire qui caractérise le mouvement des molécules et des mouches captives ; c’est un moment irrésolu ; c’est un instant à peu près d’équilibre. Et tu comprends que discrètement dans les alvéoles à ce moment se jouent des échanges de la plus haute importance, tu reconnais qu’il est important que des échanges aient lieu à ce moment, tu sais pertinemment que des échanges décisifs et gazeux ont lieu maintenant même au plus profond de tes poumons, tu sens bien que l’oxygène de l’air est en train d’être capté : le sang qui circule sinueusement dans les lacis capillaires entourant les alvéoles est en train de capter les molécules, de les aspirer, de les subjuguer ; tu vois les molécules blanches d'oxygène s’absorber dans la membrane et doucement se laisser glisser dans le sang, comme le fantôme passe à travers le mur, comme le spectre de Virginia Woolf éternellement s’enfonce dans le ruisseau tiède ; et tu comprends, tu sais, tu t’aperçois que dans le même temps en sens inverse passent des molécules noires de gaz carbonique se hissant dans les alvéoles pour être évacuées : c’est un échange, c’est comme un échange de prisonniers la nuit, sous terre, dans la cellule de transit d’un complexe frontalier. C’est ça. Voilà. Tu peux lâcher maintenant, tu peux expirer, tu inspires, tu expires, tu respires normalement. - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Maintenant l’oxygène circule librement dans tes veines, coule dans le flux sanguin qui du coup te semble globalement plus léger, plus clair et plus fluide, plus rouge et plus vif : les molécules d’oxygène sont venues s’enchâsser dans l’hémoglobine, les globules rouges sont comme sertis d’oxygène et flottent au gré du courant, sont une multitude de petites bouées molles ballottées, tout un peuple de micro-tortues aveugles et abandonnées. Ça coule dans le plasma, c’est chaud, c’est gras et c’est épais, c’est confortable. Voilà. Les globules rouges se laissent porter par le courant, s’écrasent et rebondissent les uns contre les autres, tamponnent de grosses masses informes lactescentes qui sont les globules blancs, lymphatiquement tourbillonnent au milieu de milliers de trucs, des plaquettes, des nutriments, des molécules chimiques, des hormones sexuelles et de jeunes déchets divers, tantôt aspirés, tantôt expulsés, se jettent affluents dans des veinules et des veines de plus en plus vastes, fleuves bouillonnants, flots de force pure qui roulent et se déversent et grossissent et montent en puissance dans les veines pulmonaires pour, d’un coup, déboucher droit dans ton cœur. Alors tout s’engouffre dans la cavité noire de l’oreillette gauche, dégringole diastole dans le grand bassinet du ventricule à l’ouverture de la valvule tricuspide, subit systole un gros coup de pression et se voit expulsé à toute vitesse via la valvule semi-lunaire dans l’aorte et dans l’artère pulmonaire. C’est sorti, c’est allé très vite, ton cœur a battu en deux temps, oreillette/ventricule, diastole/systole, tu peux l’entendre si tu l’écoutes, un/deux, un/deux, tu l’entends, ton cœur bat, c’est nerveux, les nerfs sympathiques et parasympathiques font battre ton cœur, c'est la vie, c'est l'amour. Tu entends battre ton cœur amoureux. C’est un battement fort, un battement binaire, régulier, à peu près 65 bpm correspondant à l’état de détente optimal de ton corps allongé. - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Et maintenant tu peux sentir le sang saturé d’oxygène propulsé à toute allure dans tes artères, surpressurisé se propage partout, les globules rouges euphorisés par l’oxygène et la vitesse déboulent partout, pénètrent partout, se diffusent partout dans le corps comme une vague, voyagent selon des circuits préprogrammés, s’autorisent des détours, empruntent des bifurcations, des itinéraires bis, accélèrent et ralentissent, stagnent parfois dans une poche de rétention, traversent des organes plus ou moins denses, plus ou moins noueux, viennent ravitailler revitaliser les fibres musculaires asphyxiées qui n’attendent qui ne demandent que ça. Tu sais que les muscles ont besoin d’oxygène pour transformer les sucres en énergie. Tu sens que toutes les fibres de tes muscles attendent l’oxygénation, aspirent à être oxygénées, espèrent l’oxygène comme le drogué la drogue, le détenu la quille, le masochiste le fouet, le mystique l’extase, le trotskiste la révolution. Et voilà que l’oxygène vient, l’oxygène pénètre facilement les fibres, déclenche la combustion des sucres et libère l’énergie. Les molécules de glucose déjà semi-décomposées par glycolyse viennent gentiment se faire oxyder par les enzymes ; elles se font bien oxyder ; elles sont oxydées bien profondément. C’est ce qu’on appelle le cycle de Krebs. Des molécules de transport sur la membrane de la mitochondrie saisissent les électrons des atomes d’oxygène transportés par les coenzymes, permettant ainsi la réaction chimique qui lâche le gaz carbonique (aussitôt pris en charge par le sang remontant dans les artères, plus lourd et plus lent, comme assommé) en même temps que l’énergie : tu sens la combustion qui est bonne, tu sens l’énergie dégagée par tout ton corps, tu sens la chaleur qui monte et qui te fait bâiller, les muscles se réchauffent et se détendent davantage et rendent ton corps plus pur, plus approprié, plus calme et plus agréablement reposé. - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Maintenant tu peux prendre un temps pour penser aux sucres qui viennent de brûler, tu peux repenser à toute la dégradation subie par les sucres depuis les premiers stades de la digestion, tu peux te ressouvenir du petit poisson que tu as acheté ce matin sur le marché de Belleville et que tu as fait frire à midi avec les courgettes et qui était si bon, voilà, et tu peux avoir une pensée pour le petit poisson, une pensée pour tous les glucides, les lipides, les protéines blanches constituant la chair délicate du petit poisson ; tu peux imaginer comment les belles molécules si complexes du petit poisson ont été dégradées depuis leur ingestion tout à l’heure, progressivement décomposées en molécules élémentaires toutes bêtes, glucose, acides gras, protéines : dégradation d’abord par la salive et la mastication, puis dégradation dans l’estomac par tout un tas de sucs et d’enzymes, acide chlorhydrique, pepsine, gastrine, qui, en agissant sur la nourriture déjà réduite en bouillie par séries de contractions péristalliques, ont formé le chyme ; lequel chyme ayant, à la faveur de vagues péristalliques plus fortes, passé dans l’antre et buté contre l’anneau pylorique, s’est vu libéré dans le duodénum et l’intestin grêle où l’attendait une nouvelle cruelle série de dégradations et d’épreuves, à commencer par celles préparées par la bile : car tu sais bien que ton foie, en plus de jouer un rôle important dans le métabolisme des hydrates de carbone, de détoxifier le plasma, de synthétiser les protéines plasmatiques, les acides aminés non-essentiels, la vitamine A, de stocker des nutriments essentiels comme le fer ou les vitamines K, D, B12, et de convertir en urée l’ammoniaque des liquides corporels pour l’éliminer quand tu pisses, tu sais bien que le foie donne aussi la bile verte qui facilite l’absorption des acides gras, du cholestérol et des autres lipides (la production de bile pouvant être augmentée par stimulation du nerf vague, par libération de l’hormone secrétine ou par la présence de graisse dans les intestins) ; et tu sais bien aussi que plus d’un litre d’enzymes digestives sont déversées chaque jour par le pancréas dans le duodénum via le canal de Wirsung (en particulier le glucagon secrété par les cellules alpha, qui stimule la glycogénolyse, et l’insuline secrétée par les cellules bêta, qui métabolise les hydrates de carbone) ; et tu es conscient que c’est dans l’intestin grêle, par suite des contractions intestinales et de l’action de nombreux autres produits non moins corrosifs, que se produit l’essentiel du travail de digestion : les nutriments décomposés passent par la membrane intestinale pour aller voguer dans le sang, la membrane intestinale est comme à l’infini fractalement pliée et repliée, ou plutôt plissée et replissée, en valvules et villosités, offrant ainsi à l’absorption une surface de quasi plusieurs terrains de foot, ce qui facilite grandement la migration des nutriments dans le sang. Tu peux imaginer à ce moment que grâce à des traceurs radioactifs préalablement injectés dans la chair délicate du petit poisson on pourrait suivre dans ton corps les trajectoires phosphorescentes des nutriments émancipés, et ça ferait peut-être comme des traînées de phares de voitures, tu sais, jaune et rouge quand on laisse l’obturateur ouvert un peu trop longtemps sur les mille spirales suspendues de rocades et de radiales au-dessus de Shanghai. Mais pendant ce temps tu dois garder à l’esprit que ce qui reste du bol alimentaire inassimilé commence un lent voyage dans ton gros côlon qu’il remonte en traversant la partie droite de l’abdomen pour atteindre le bord inférieur de ton foie ; il file ensuite horizontalement sous l’estomac à travers le côlon transverse et descend la partie gauche de la cavité abdominale vers la fosse iliaque en empruntant le côlon descendant qui mène à ton rectum où il s’accumule et se tasse à la porte de ton anus délicat ; lequel finira par l’expulser, à heure dite, sous l’action des deux sphincters, le volontaire et l’involontaire, et par doucement le déposer dans quelque cuvette émaillée où il t’aura plu de siéger en vue d’accomplir cet office.
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emx2 at 11:42
19 novembre 2006
Prisonnier
Je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier, je ne suis pas prisonnier, je suis prisonnier.
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emx2 at 15:43
20 octobre 2006
Je me suis coupé les mains
JE ME SUIS COUPÉ LES MAINS
JE TE LES ENVOIE
JE ME SUIS COUPÉ LES MAINS
JE TE LES ENVOIE
MAINS OUVERTES, MAINS SUR LE COEUR
PATTES, GRIFFES, SERRES, SABOTS
JE TE LES ENVOIE
BRAS BALLANTS DANS LA CUISINE
JE TE LES ENVOIE
BRANCHES TENDUES VERS LOIN
JE TE LES ENVOIE
POUR FINIR AVEC ÉTENDRE
POUR FINIR AVEC VOULOIR
JE TE LES ENVOIE
JE ME SUIS COUPÉ LES MAINS
JE TE LES ENVOIE
MAINS MORTES, MAINS COUPÉES
JE TE LES ENVOIE
JE ME SUIS COUPÉ LES MAINS
JE ME SUIS COUPÉ LES MAINS
JE ME SUIS COUPÉ LES MAINS
LES VOIX SE TAISENT
JE NE LES ENTENDS PLUS
LES VOIX SE TAISENT
JE FERME LES YEUX
JE NE LES ENTENDS PLUS
JE ME SUIS COUPÉ LES MAINS
JE ME SUIS COUPÉ LES MAINS
JE TE LES ENVOIE
VOIX QUI S'APPROCHENT
JE NE LES ENTENDS PLUS
JE ME SUIS COUPÉ LES MAINS
JE TE LES ENVOIE
VOIX QUI S'APPROCHENT
JE NE LES ENTENDS PLUS
LES VOIX SE TAISENT
JE ME SUIS COUPÉ LES MAINS
JE TE LES ENVOIE
MAINS MORTES, MAINS COUPÉES
JE TE LES ENVOIE
JE TE LES ENVOIE
JE TE LES ENVOIE
JE TE LES ENVOIE
PLUS DE JARDINAGE
PLUS DE TRICOT
PLUS DE PING-PONG
PLUS DE PIANO
PLUS DE CARESSES DANS LA DOUCHE
PLUS DE TAPES DANS LE DOS
PLUS DE MASSAGES
PLUS DE COUPS DE DÉ
PLUS D'ONGLES RONGÉS
PLUS DE MIKADO
PLUS DE MAUVAIS SORT
PLUS DE TRAPÈZE
PLUS DE BANJO
PLUS DE PEINTURE À L'EAU
PLUS DE TON POIDS SUR MON VENTRE
PLUS DE TA PEAU SOUS LA JUPE
PLUS DE PINCEMENTS
PLUS D'APPLAUDISSEMENTS
PLUS DE VERRE LEVÉ POUR TOI
PLUS DE VALSE AVEC TOI
PLUS D'AU REVOIR
PLUS DE SIGNES, SOUFFLES, SOUPIRS
JE ME SUIS COUPÉ LES MAINS
JE ME SUIS COUPÉ LES MAINS
JE ME SUIS COUPÉ LES MAINS
JE ME SUIS COUPÉ LES MAINS
JE TE LES ENVOIE
JE ME SUIS COUPÉ LES MAINS
JE TE LES ENVOIE
MAINS MORTES, MAINS COUPÉES
JE TE LES ENVOIE
JE TE LES ENVOIE
J'ESPÈRE NE PLUS ET VEUX NE PLUS
RIEN
AILLEURS NULLE PART
JE NE VEUX NULLE PART
HABITER NI AILLEURS
RIEN
JE ME SUIS COUPÉ LES MAINS
JE ME SUIS COUPÉ LES MAINS
JE ME SUIS COUPÉ LES MAINS
JE TE LES ENVOIE
JE TE LES ENVOIE
JE TE LES ENVOIE
JE TE LES ENVOIE
(D'après Mount Eerie)
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emx2 at 15:40
09 octobre 2006
Avant-première (L'art du décor)
Une boîte de nuit mais sans musique, sans DJ, sans bar ni podiums. On tourne un clip, des personnages
suisses (?) dansent dans le vide sur un fond bleu laissant supposer d’ultérieures incrustations : extérieur tropical ? piscine désaffectée ? temple zen ? Soit une foule dansante, mains en l’air dressées comme des antennes, forêt d’arbres tronqués, bascules, balancements saccadés : une danse que tu ne connais pas, un genre de locking bizarre, presque un stroboscope corporel. Une science de l'intrication. Il faut refaire plusieurs fois les séquences, c'est long. Soudain une nuée d’adolescentes en jupes plissées. JR te glisse à l’oreille : Ce sont les Nouvelles Filles. Les Nouvelles Filles sont apparues sur MySpace il y a moins de trois semaines ; elles n’existaient pas avant. Personne ne sait d’où elles viennent, elles ne ressemblent à rien de connu : des mixtes de mangas, scouts, riot-girls, en tenues si fines qu’on dirait des dessins au trait. Des mini-boules de billard en guise de boucles d’oreilles, hauts moulants floqués de motifs animaliers, collants très classiques. Un groupe solidaire : on ne peut pas en détacher une sans menacer la cohésion de l’ensemble. Elles s’embrassent à pleine bouche, elles vont ici mais pourraient rester là, relèvent les genoux, forment par instants des grimaces plus grandes qu’elles, si furtives que probablement subliminales. Le son est coupé, l’agitation donne mal à la tête. Odeur forte de white-spirit qui donne mal à la tête. Tu traverses à l’aveugle, tu t’efforces d’ignorer les Nouvelles Filles et les sollicitations. Plus précisément : de les effacer. Elles s'effacent ou se dégonflent comme en fin de batterie, effet génie, pneu crevé. Tu cherches la sortie mais tu ne trouves pas la porte. Tu tombes sur une ancienne prof de français, elle te désigne un gros cochon mort au milieu d'un cercle. Il faut masser le cochon. Tu comprends qu’il y a un lien de parenté quelque part. Elle te montre des techniques de shiatsu sur le gros cochon mort. Odeur forte de charcuterie et de white spirit. Tu masses le gros cochon, massage externe et interne, c’est agréable, un peu gélatineux : tu lui brises tranquillement les os, tu en fais un matelas pneumatique, un coin confortable sur lequel tu peux t’allonger. Il n'y a plus personne. Tout est calme. La séance peut commencer.
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emx2 at 00:10
08 octobre 2006
Alpha
"A cet endroit, en ce moment, l’humanité c’est nous, que ça nous plaise ou non. »
Samuel Beckett
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emx2 at 19:38
25 septembre 2006
X
C’est certes une autre manière d’utiliser l’instrument. L’interprète porte ici des mitaines en laine rouge qui permettent un usage spectaculaire de la paume et un élargissement notable des ressources sonores du piano ; il joue aussi avec le poignet, l’avant-bras, le bras étalé. On a parfois l’impression qu’il est pris de secousses ou de spasmes de colère mais ce n’est en fait qu’un des aspects que revêt sa très grande virtuosité : une modulation infinie des paramètres de rythme, d’intensité, d’harmonie, de toucher, de résonance, modulation/variation qui le fait pour ainsi dire traverser en fondu enchaîné toute une panoplie de corps : corps du pianiste, corps du sculpteur, corps du guerrier de bronze, corps du combattant touché, corps électrique du maître-fou, corps souple du séducteur, corps flou du grand brûlé, corps du poisson hors de l’eau, corps kamikaze du danseur belge, corps en catatonie du chevalier dans la neige, corps de l’écorché vif, corps vibrionnant du coiffeur de stars, corps de l’insecte méticuleux ou corps embarrassé du grand dragon chinois. C’est très impressionnant : le geste instrumental relève aussi bien de la boxe, de l’arrosage, du néo-tango, de l’anti-gymnastique, de la micro-performance, de la post-pornographie. L’œuvre est une œuvre : sans doute l’une des plus radicales, des plus radicales, des plus radicales du compositeur. Le spectateur a l’impression d’assister à une pièce dont les acteurs parleraient une langue étrangère : le sens littéral lui échappe mais en tout état de cause le mouvement reste perceptible, reste un mouvement, est un dessin tracé dans la nuit au brandon, est une dynamique opératoire, est une mécanique qui peut te broyer la main. — — — — —— — — — —— — — — —— — — — —— — — — — Ça commence par quelques lignes mouvantes modérées qui font comme un résumé condensé, surchargé, à la limite de l’asphyxie : ça a l’air de tourner en rond ou d’avancer sur place, ça ne va nulle part, ça s’énerve pour rien, c’est une mise en condition, une collection de fausses pistes, une manière de s’échauffer, de se
mettre le pied à l’étrier. Presque on dirait de l’hésitation. Ça dure environ trois minutes. Puis un crépitement brusque de clusters ouvre la voie à une musique autrement contrastée, nerveuse, dense comme un assaut, dont le déroulement sera sans cesse interrompu par des moments d’immobilité résonante de durée parfois mortelle, des sortes de ralentis presque arrêtés, des inerties, des suspensions soudaines qui lâchent de longs si graves tendus au milieu du vide, planant comme des doutes au-dessus de nos têtes — — — —— — — — —— — —— — — — —— — —— — — — —— — —— — — — —— — — — —— — — — —— — — ; et le moment où la résonance finalement se fond avec le silence : une
sensation primitive et universelle, le soupçon d’une vie après la mort ? — — — —— — Au moment prévu par la partition vient un fa aigu répété dans un long tressaillement : il semble demander une pause, un peu comme instamment pour imposer le silence on fait tinter son verre du dos du couteau. À partir de là, la pièce va déployer une immense variété de figures : des rebondissements harmoniques toujours inouïs toujours en transformation, des glissements furtifs reliant des hauteurs imprévisibles, des lignes mélodiques minces et démultipliées qui s’interpellent et se répondent de loin en loin dans le noir, des rafales d’accords plaqués à la russe, des sons pointus avec de longues queues qui volent dans l’espace comme des comètes, de grandes vagues sombres submergeant le clavier, des guirlandes de notes colorées accrochées au plafond, des sortes de grouillements d’objets sonores enfermés dans un caisson grillagé qui grincent et couinent et qui font grimacer, des explosions de basses sous-marines, des éternuements mystiques, des clusters de quintes ou de sixtes assénés comme des coups de canons. Et puis par en dessous, presque se déplaçant à un niveau parallèle, avec l’air d’avoir traversé des kilomètres de tuyaux rouillés, l’impression aussi fugace que formelle de
voix tournant dans l’espace comme des courants d’air, des voix d’enfants, d’animaux, d’animateur radio qui sans cesse se forment et se déforment, apparaissent et disparaissent, s’entremêlent, se dédoublent, s’interrompent, se heurtent et s’interpénètrent, se caressent et se cognent, s’embrassent à la manière un peu molle des adolescents, se lèchent, se sucent, s’asservissent visiblement, se mordent jusqu’à l’os, se détruisent sans douleur. C’est extrêmement troublant. C’est assez magnifique. C’est un genre de tableau. Avec toujours de temps en temps ces résonances immobiles qui tirent des fils très haut, très loin, très longtemps, grâce à une utilisation aussi intelligente que nouvelle de la pédale forte. C’est vraiment hors de ce monde. — — — — —— — — — —— — — — —— — — — — Au cours de l’exécution, on notera que la progression fonctionne par additions de micro-individualités dont la globalité s’enrichit sans nuire au sens musical général : une alternance de zones d’activité et d’immobilité provoquant une forme d’écho inconscient. Peu à peu on comprend que le pianiste essaie de mettre en rapport désordre et ordre relatif. On s’aperçoit que des séries comportant différents degrés d'ordre forment des structures. Les degrés hiérarchiquement plus ordonnés sont caractérisés par l'absence de hasard et donc une plus grande univocité, une densité plus faible, un isolement plus marqué des événements, tandis que les structures désordonnées montrent un plus grand caractère de probabilité et un nivellement des différences par prolifération des événements : permutabilité croissante, perceptibilité décroissante. Peu à peu on atteint des extrêmes : certaines structures se cristallisent en des formes individuelles uniques, d'autres se nivellent pour former des complexes massifs, des motifs toujours plus nombreux et plus concentrés se déploient. On constate que toute la composition est organisée autour du chiffre 7 dans tous ses paramètres. À ce moment on devrait se méfier : l’analyse spectrale de l’avant-dernier accord révèlerait peut-être une fréquence inconnue qui perce et perfore la matière du monde, un son aigu qui traverse et qui tue : oreilles ravagées, épuisement des capacités affectives, maladies répertoriées depuis 1999, pandémie probable, déserts de l’amour, dépression lente dans les villes, qu’est-ce que vous êtes venus faire ici ?
(Texte paru dans le Journal des Laboratoires n°5)
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emx2 at 09:26
17 septembre 2006
Un été sous la terre
Cela fait des semaines maintenant que la place est vide, déménagements, ordinateur volé, cambriolage, connexion coupée, la tête prise par l'amour, le dos bloqué par le sexe expérimental ? Est-ce que c'est vraiment ça ? Oui mais plutôt : longues journées d'entraînement dans les sous-sols, kung-fu, Quake 4 sur X-box, Glocks 19,
Bubishi, méthode W, programmes, partitions et protocoles : nous répétons
Purgatoire et pour l'heure notre vie se réduit à ça. Je profite d'une heure où Panda est sous hypnose, Chien joue
Chaise en matinée, je ne sais pas ce que font Kangourou et Oie, Loutre est en Italie, les autres animaux travaillent dans leur coin. Nous répétons
Purgatoire et c'est tout. Cela n'arrivera qu'une fois. Vous pouvez voir la bande-annonce textuelle qu'a réalisée Nicolas Couturier pour la revue LEXI-textes de la Colline : c'est beau mais c'est tout pour l'instant. Le premier vrai teaser n'est pas prévu avant décembre. L'excitation des premières semaines a laissé la place à une sorte de tension excédée, un au-delà de la fatigue se traduisant soit par la certitude quasi fanatique de l'Evénement à venir, soit par des attaques de panique sur plusieurs jours causées par des affronts du destin aussi insurmontables qu'un avion raté ou un planning pas respecté : une sorte d'allergie aiguë à la contrariété, c'est embêtant. Mais bizarrement les vrais gros problèmes ne trouvent en moi qu'indifférence et résolution pragmatique passive : je connais les mots de passe, j'ai assimilé les combos. On répète
Purgatoire. On invente de nouvelles figures. On nourrit une sorte de monstre dévorant qui vous dévorera. Vous verrez. On observe chaque jour l'évolution du combat Kangourou contre Panda, ironie contre littéralité, c'est une lutte sans trêve et sans pitié, faites vos paris. Premier match prévu le 2 mars 2007 à Paris,
Théâtre de la Colline. Nous ne savons pas encore si nous pourrons aller jusqu'au bout. Nous ne savons pas si nous aurons assez de force. Nous ne savons pas si nous aurons assez de nourriture pour les animaux. Françoise a tout fait pour que l'on ait de quoi les nourrir sur le long terme, ce n'est toujours pas gagné. C'est très cher. Ca coûte 5 milliards d'euros. Après un mois de débourrage difficile, Mustang a fini par s'échapper pour toujours : les douces prairies de son pays lui manquaient trop, il n'était pas fait pour la vie mathématique des villes et les corrals virtuels. C'était à prévoir. Un animal en moins. Puis Rennes nous a lâché un mois et demi avant la première prévue chez eux, nous laissant dans une situation proche de la catastrophe sanitaire. C'était il y a dix jours. Là-dessus Françoise a pris feu. Littéralement je veux dire, nous n'en sommes plus à faire des métaphores : brûlures du troisième degré et pansements de Biafine à renouveler tous les deux jours. Nous pensons très fort à elle. Nous pensons très fort à tous les grands brûlés. Nous pensons aussi très fort à tous les prisonniers dans le monde. Nous espérons que Grizzly sera libéré bientôt. Nous savons que Loutre arrive demain. Oie est encore ivre morte. Faucon est revenu, une photo en témoigne, mais cet oiseau est si jeune et si fragile... Nous répétons
Purgatoire et c'est tout. Nous ne pouvons pas dire beaucoup mieux. C’est plutôt amusant. C’est bizarrement saccadé. C’est compulsif. C’est délicat d’un point de vue. C’est très impressionnant. C'est très inconfortable. C’est glissant. C'est malaisé. C’est précaire. C’est mal foutu. C'est nécessaire en tant que. C’est globalement pertinent. C'est vu. C'est voulu. C'est volontaire. C'est correct. Ça fait penser à. C'est faux. C'est fabriqué. C’est encore à définir. C’est définitif. Ça force l’admiration. C’est frontal. C’est facial. C'est un peu facile. C'est plus long que prévu. C'est plus sombre. C’est dur. C'est plus résistant que prévu. C'est assourdissant. C'est profond. C'est profondément énigmatique. C’est complètement. C'est parfaitement clair. Ça prend du temps. Ça permet de. C’est juste possible. C'est programmé pour. C'est pathologique. C’est contagieux. C’est rapide. C’est inattendu. C’est implacable. C’est peut-être. C'est un peu exagéré. C’est passablement. C'est parfois pénible. C’est parfois déplacé. C’est extrêmement violent. C'est super drôle. C’est carrément insupportable. C'est bien.
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emx2 at 19:56
23 juillet 2006
Grains of the golden sand
C'est un autre genre de station, l'ombre d'un stade, vestiaires ou pensionnat. Quelque chose comme une salle de sommeil. Un soupirail couche sur la moquette acrylique une douce lumière striée. Un couloir long mais qu’on ne ressent pas, un ensemble où tout communique, une forme de cercle, des chambres ouvertes alvéolées, des lits juste recouverts d'alèses. Moyennement sale, avec ce truc toujours un peu fantasmatique à propos de l’endroit des douches. Les matelas reposent sur des socles en plastique ; sur les matelas sont parfois des corps dont le tien plusieurs fois reproduit avec de subtiles variations non tant de position que de teinte, comme s’il exposait différents états de sa décomposition ; plus précisément : de son floutage. Une brume idéalisée se déplace à la surface comme un effet Photoshop, occultant ça et là tel ou tel détail embarrassant, un serre-tête, un sourire vide, une chaussette inassortie, une trace de sperme séché, un slogan (ou un logo) sur un t-shirt. "L'amour est la province des braves" est une phrase qui tourne au plafond comme un refrain. La salle s’étire et se traîne en longueur à l’infini. Les autres corps allongés sont ceux de réfugiés, d’enfants très fatigués, de sportifs en fin de course : une impression de post-catastrophe. Un sentiment de morgue. Ils dorment et tu les surveilles, tu es le surveillant. Tu sais qu’ils rêvent. Tu sais qu'ils rêvent tous le même rêve en même temps. C’est un rêve intéressant : une sorte de rêve communiste. De la sciure partout. Des moulins à vent. Des danses chorales de grande ampleur. Des échelles du haut desquelles on tombe. Des instruments de musique, des paravents. De la sciure qu'on peut manger. De la sciure pour se rouler dedans. De la sciure pour construire les infrastructures, villes, routes et ponts. De la sciure pour bâtir des mondes nouveaux : des termites génétiquement modifiées (des coccinelles ? on dirait des genres de coccinelles albinos) produisent la sciure. La sciure règle les problèmes de logement, d'énergie, de famine, de paludisme, de pollution. C’est la solution à tout. Les termites : une espèce sacrifiée. Tu fais défiler le set du bout des doigts. Il y a aussi des places, des étendues vaguement colorées, des plateaux bas de plafond traversés la nuit par des filles en culotte qui cherchent les toilettes et se cassent le pied contre des chariots (plus tard tu les revois, elles se rincent à la bétadine, elles vont se faire opérer). Des terrains de sport réservés à la rééducation de personnalités malades. Un hôtel pour avatars de jeux vidéo. Tu comprends que l’espace est découpé, tu calcules que l'espace est complexe sur différents niveaux décalés, un genre de géométrie virtuelle avec beaucoup de vent : peut-être un décor industriel, un complexe pétrochimique, une superposition de diagrammes en trois dimensions. Le mot
stéréométrie est dans l'air. C’est comme si l’extérieur était à l’intérieur, un gant retourné, comme si le monde entier vibrait dans un pixel ultime iridescent. Polyrythmie affirmée de manière forcément trop démonstrative : des gens qui travaillent, qui circulent, qui parlent, qui prennent des pauses, qui habitent, qui réfléchissent, qui s'exposent, toutes sortes d'idiosyncrasies syncopées. Globalement quand même l’ambiance est à la concentration, une tonalité sourde comme un sous-marin, profonde, puissante, du genre force qui avance, que rien n’arrête, qui lentement chemine au fond des mers : l’idée de l’idée de l’idée d’une conspiration. C’est comme si l’espace était produit par ton passage : il ne te préexiste pas, ne survit pas après toi, il se déplace avec. Il enfle et se dégonfle selon tes humeurs et ta respiration. Il s'ouvre et se ferme sans cesse au milieu de rien comme un œil.
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emx2 at 14:18
11 juillet 2006
Une saison à New York
Parfois je me demande ce qu'est devenu Piotr : je l'imagine chevauchant des mobylettes formidables dans les rues de Greenpoint, les narines fanatiques, le melon vissé jusqu'aux yeux, l'air d'un espion farouche ou d'un spahi ; ou bien trottinant de nuit sous le pont de Williamsburg, ramassant des bouteilles vides et de vieux cartons, son grand corps plié par les rafales, visiblement une idée derrière la tête ; ou bien dans son couloir exposant une série de photos "inhumaines" (et ratées) de sa soeur enceinte entièrement rasée ; ou bien filmant très très lentement la surface de sa peau dans le cadre d'un projet "personnel", ou encore compulsivement podcastant ses raclements de gorge. Peut-être fondu de Bikram Yoga, sauvé finalement par je ne sais quel fakir providentiel vu à la télé, exsudant chaque jour l'infinité de ses malheurs en 26 inaltérables postures. Ou alors Très Importante Personne en Pologne, levant des millions dans le Nouveau Porno, vidant Redbull sur Redbull sur un canapé à longs poils. Ou bien juste employé Bartleby d'un certain bureau de design
Dasein (sic), appareillé jour et nuit à son Mac, le front luminescent, l'oeil humide à la pensée que le monde est rond. Ou juste livreur de sushis. Ou juste saoul. Je voudrais bien savoir ce qu'est devenu Piotr. Il y a des gens tellement flous qu'ils peuvent à la lettre devenir
n'importe quoi. C'est toujours intéressant de les suivre de loin, ils prennent pour ainsi dire la forme de l'époque. Et donc immanquablement sont des sortes de pitres : ainsi Piotr. Pour votre divertissement, je mets aujourd'hui en ligne mon
Journal de New York 2002 où sont consignés ses exploits, accessoirement mes cauchemars. Si vous passez par New York, vous seriez bien aimable de prendre une heure pour allez sonner au 155 Grand Street à Brooklyn. Peut-être y trouverez-vous Piotr tel qu'en lui-même, robe de chambre indienne et mules de faux-cuir chocolat : il sera ravi d'avoir de mes nouvelles, vous offrira un coca au Supercore, à la première occasion racontera sa vie. Merci de me faire un rapport le cas échéant. Mais un conseil : n'acceptez pas de devenir son colocataire.
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emx2 at 14:09
25 juin 2006
Ma mélodie spéciale
HORS DE MA MÉLODIE SPÉCIALE VOUS PENSEZ QUE VOUS ÊTES SPÉCIAL VOUS JE PEUX LE VOIR DANS VOS YEUX JE PEUX VOIR QUAND VOUS RIEZ DE MOI REGARD JUSTE VERS MA BOUCHE ET CLIGNEMENT AUTOUR JUSTE UN PLUS JUSTE COMBAT AU SUJET DE VOTRE CONDUITE ET DE L'AMOUR DE VOTRE CAUSE PERDUE J’AURAIS EU ASSEZ DE CECI MAINTENANT JE SUIS PISSÉ OUAIS CETTE FOIS OÙ JE SUIS JE LAISSE TOUT VENIR HORS DE CE TEMPS HORS DE MA MÉLODIE SPÉCIALE MAINTENANT JE SUIS PISSÉ OUAIS JE SUIS UN BON COUP VERS LE HAUT LÀ OÙ JE SUIS PISSÉ JE SUIS UN BON COUP JE FAIS DES CHOSES ET MA MANIÈRE C'EST MA MANIÈRE JUSTE UN PLUS JUSTE COMBAT AU SUJET DE BEAUCOUP DE CHOSES QUE JE DONNE POUR ÊTRE SUR LE COUP DE LIBÉRER ENCORE OUAIS CETTE FOIS JE VOUS LAISSE VENIR HORS DE CE TEMPS COMPTÉ ALLEZ JE SUIS UN BON COUP VERS LE HAUT ET JE SUIS LÀ JE FAIS DES CHOSES ET MA MANIÈRE C'EST MA MANIÈRE ET HALTE LE CONTRÔLE DE VOTRE ROUTE DEHORS HALTE LE CONTRÔLE DE VOTRE ROUTE HALTE LE CONTRÔLE HALTE LE CONTRÔLE DE CONTRÔLE DE CE QUE JE NE VEUX PAS CONNAÎTRE OU AILLEURS OU VOUS LAISSER POUR DÉFINIR LE JUSTE TRACÉ DEDANS DU DEHORS DE MA MÉLODIE SPÉCIALE JUSTE À CÔTÉ PLUS JUSTE JE FAIS LES CHOSES À MA MANIÈRE ET C'EST MA MANIÈRE OUAIS SUR LA ROUTE D’UN CERTAIN JOUR OÙ VOUS NE SAVEZ PAS OÙ VOUS NE COMPRENEZ PAS VOUS N'ENTENDEZ PAS MA MÉLODIE SPÉCIALE MA MÉLODIE SPÉCIALE MA MÉLODIE SPÉCIALE ET VOUS ÊTES PERDU ET VOUS ÊTES AH AH VOUS ÊTES ET NOUS SOMMES VOUS NE SAVEZ PAS VOUS NE COMPRENEZ PAS ET VOUS N'ENTENDEZ PAS MA MÉLODIE SPÉCIALE MA MÉLODIE SPÉCIALE VOUS ÊTES AH AH VOUS ÊTES ET NOUS SOMMES VOUS N'ENTENDEZ PAS AH AH MA MÉLODIE SPÉCIALE MA MÉLODIE SPÉCIALE MA MÉLODIE SPÉCIALE VOUS ÊTES ET NOUS SOMMES AH AH ET VOUS N'ENTENDEZ PAS VOUS AH AH MA MÉLODIE SPÉCIALE VOUS ÊTES AH AH VOUS ÊTES ET VOUS NE AH AH VOUS NE COMPRENEZ PAS.
(D'après Frank Sinatra)
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emx2 at 18:13
22 juin 2006
D'après D'après L'Homme invisible
Tu es maintenant au seuil d'une sorte de refuge ou de repère. Peut-être une loge. Des milliers d’ampoules descendent du plafond dans une prolifération organique, certaines allumées, la plupart éteintes, d’autres brillant d'un demi-feu bizarre pour lequel on pourrait forger l'adjectif
ironirique. Des tuyaux traversent le haut de la pièce, des guirlandes tendues de mur à mur d’où tombent aussi des torchons, des serviettes longues comme des drapeaux, des chemises blanches sur des cintres, des costumes avant-guerre ou queue-de-pie. Un homme se tient assis trois-quarts dos devant un lit de camp : c’est l’Homme Invisible. Il astique un objet de métal que tu ne parviens pas à identifier. Il ne réagit pas à ta présence. Tu entends sa respiration calme et légèrement sifflante comme celle parfois des asthmatiques, comme celle de ton grand-père sur son lit d'hôpital juste avant sa mort. Il est en débardeur blanc/pantalon à bretelles ; il est pieds nus. Les murs par endroits se couvrent de pans de feutre sur lesquels sont épinglés des croquis, des photographies, des cartes postales, des diapositives, des pendentifs, des grigris, des lettres jaunies. L’ensemble de la pièce baigne dans une lumière dorée qui semble émaner des choses mêmes : ampoules mais aussi caisses ouvertes ou fermées, magazines, poubelles vides et pleines, un vieux gramophone, des seaux en fer-blanc, de la vaisselle en attente d’être faite, des papiers (peut-être des partitions) sur le dos d’un fauteuil vert, un livre épais sur le point de tomber d’une chaise en plastique, divers produits alimentaires sur une étagère, plusieurs boîtes de conserve vides à tes pieds. Les strates de tapis masquent mal des taches d’huile sur le ciment. L'odeur est celle plus ou moins naphtalinesque de certains fous ou attardés mentaux. Question : Est-ce que tu as le sentiment d'être à ta place ?
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emx2 at 13:53
16 juin 2006
Post-postcard
Au moment où certains garçons très aimables et très amoureux
louent et moquent mes
oeillades arbitraires et discrétionnaires et dominatrices et irrésistibles, s’amusent et s’émerveillent de mes nouvelles fonctions plus ou moins politiques, regrettent mon ancienne vie de sous-marin, mes pieds mouillés, ma patience, la soie de mon duvet, se cachent sous mon lit quand on frappe à la porte, perdent leurs bijoux dans mon linge sale, se lancent dans de nouveaux toujours plus étranges projets sportifs pour me plaire, suent et s’unissent à d’autres moins susceptibles de douceur comme de dureté, je dors et j’écoute
Ryoji Ikeda en cherchant le chemin de la piscine. A l'heure où Paris semble si près de tomber aux mains des Oiseaux Rouges en vérité je vous le dis : vos gémissements de désespoir joué je les entends monter de très très loin comme d’une citerne ensevelie cent vingt pieds sous terre à travers des méandres de tuyaux rouillés : cela ne me fait pas rire. Que cela soit bien clair : je ne reviendrai jamais. Nous sommes au regret, etc. Ici je mange du melon d’Espagne et des pêches très mûres et je pense à des méthodes amoureuses inouïes : cela suffit à me faire des affects du genre deuxième, vous m’ennuyez avec vos apologies du premier. J'observe les épaules découvertes des cyclistes et j’écoute le dernier
Subtle en cherchant le chemin de la piscine et en repensant à Dose One l’autre jour au Point Ephémère avec son costume de diable rouge et sa fourrure : c’est dommage que son élégance soit si outrée, si méchante, si peu cachée, cet homme est tellement, quoi,
héroïque ? Mais les soldats dans la peinture connaissent ton visage secret. Il y a des histoires qui circulent, c’est un peu drôle de penser qu’une chose pareille a pu voyager comme ça de bouche en bouche, non ? Je ne sais pas. J’ai trouvé tout un stock de sentiments qui n’avaient pas servi et je cligne des yeux et j’écoute
Alexandre Tharaud en cherchant le chemin de la piscine. Tout cela plus toi fait beaucoup beaucoup de grâce, nous sommes d’accord. Mais tel est notre sort. Un globe terrestre luminescent en face de moi : il tourne au rythme de la musique. La lune respire. Et des filles tout ce qu’il y a de
hübsch et de propre et de rusé, avec des jupes turquoise on dirait de papier crépon, se mettent en travers de ma route pour me faire tomber : j’écoute le dernier
Kelis et je bois des lassis en essayant de me rappeler ta voix. Vers la fin de la nuit, alors que nous partageons des saucisses autour d’une table en bois, d’autres jeunes filles connues de nos services, Alice l'Espiègle et Litò-aux-Mains-Froides pour ne pas les nommer, me cuisinent sur les axes principaux de ma partition 1:1. Comme je refuse de répondre, elles m’accusent (à raison) d’alimenter un mystère nul et de jouer à l’Intrigant-du-Nouveau-Monde tandis que Vincent fait rouler ses hanches rythmiquement. L’endroit où nous sommes s’appelle
Le Club des Visionnaires : c’est une sorte de bar flottant sous les arbres avec un brasero et de la bonne musique et des cocktails mixés main dans la main par de jeunes et gentils couples numérotés. Ici quelqu’un m’embrasse dans la nuque. Et puis les trajectoires à vélo sur ton porte-bagages et sous le soleil éblouissant, certains moments sont comme doublés (si vous voyez ce que je veux dire). Et aussi je réécoute en boucle
Musica Ricercata, les deux versions,
piano et
orgue de barbarie, en cherchant le chemin de la piscine et en repensant aux entrelacs, boucles, désordres, fanfares, arc-en-ciel, vertiges, suspens, atmosphères, escaliers du diable, colonnes infinies : le mot de
composition, peut-être, les subsumerait tous. Et aussi je lis
Consider The Lobster affalé dans un transat sous une colonnade au bord de la
Spree : on peut (par une facilité toute berlinoise) acheter un Pepsi à la brunette piercée qui tient ce qui doit s’appeler un bar et se dresse hors de nulle part comme conçu précisément pour étancher la soif des gentils voyageurs désirant lire à l’ombre un bon livre qu’ils viennent de voler chez Dussmann ; et on peut subséquemment s’amuser beaucoup à la description que DFW fait de la soirée de remise des
AVN Awards, il y a des phrases comme "Breasts are uniformly zeppelinesque and in various perilous stages of semiconfinement" ou "Several of the outfits defy very basic precepts of modern physics", tandis qu’au milieu de la rivière lentement et bruyamment glissent de longues barges pleines à verser d’homoncules peints jaune/vert, munis de perruques et de nez de clown (oui) + sifflets et trompes (genre héraut) en plastique bicolore assorti. Je passe. Je chante
Solar System en cherchant le chemin de la piscine. Je suis devenu soudainement blond. Je ne compte plus les jours. Je mesure mon corps : il s’obstine à ne pas grandir. Il est temps de passer à une autre étape. Un jour tu m’as dit que nous étions trop sensibles et sans doute tu avais raison. Je me sèche après la piscine et je pleure de bonheur. Nous ne sommes pas cyniques. Nous ne sommes pas seuls. Nous ne sommes pas piégés. L’autre nuit dans un SMS : Imagine un cheval qui se lève dans le matin gelé, ce mélange de maladresse et d’élégance, et tu auras une idée de ma solitude. Cela ne change pas, sauf qu’avec la chaleur plus pénétrante et l’immobilité, solitude devient béatitude :
House of Bliss est le nom que l’on donne ici à ma demeure (pas la vôtre). Demain j’achète un vélo pour ta venue. Aujourd’hui j’ouvre les yeux et j’écoute
Daniel Johnston en cherchant le chemin de la piscine.
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emx2 at 13:21
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